Célébration
Saveria regardait le peintre Francisco choisir délicatement parmi les fruits ceux qu'il allait peindre aujourd'hui. Elle ne lui avait pas parlé des malheurs de sa voisine Rosa, elle se rongeait les ongles et imposait un silence inhabituel dans leurs conversations. Francisco respecta l'humeur de son amie, prit quelques chironjas, des petits pamplemousses au goût sucré, parmi les moins abîmés et partit peindre dans le salon.
La jeune femme était seule dans la cuisine et son regard se porta sur les traces de moisissures bleues qui rongeaient peu à peu l'orange vif de ces agrumes. Elle pensa que c'était dommage que Francisco n'ait pas choisi des chironjas moisis, les deux couleurs, l'orange et le bleu, semblaient se battre pour un même espace, comme les traces de la syphilis qui s'étendaient, inexorablement, sur le corps de Rosa.
Elle repensa aux cures possibles pour la vérole. Son livre récusait l'usage commun du mercure, qui était supposé guérir de la maladie mais pouvait avoir des conséquences désastreuses sur les nerfs du patient. Elle ne souhaitait pas infliger ce risque à Rosa. Elle avait lu le livre en entier, mais il n'y avait pas de traitement pour la seule maladie qu'elle devait soigner aujourd'hui.
Elle était démoralisée. Ne sachant que faire, elle laissa son esprit vagabonder et prit un chironja pour jouer avec, le faisant rouler sur la table. Elle se rappela alors des visites qu'elle avait faites petite, chez ses cousins à Nonza. Ils cultivaient des cédrats sur les terrasses qui menaient à une plage de galets noirs. Le cédrat, également un agrume comme le chironja et cousin du citron, était plus épais et bossu. Avec son frère ils s'amusaient à se les lancer sans les faire tomber. Sa grand-mère lui demandait toujours d'en ramener pour en mettre dans ses plats, ainsi que dans son vin, qu'elle aimait fruité ! Elle gardait néanmoins les cédrats les plus abîmés pour…
— Bien sûr !
Saveria bondit de son siège et frappa dans ses mains.
Sa grand-mère utilisait les cédrats moisis pour faire un baume qu'elle appliquait sur les plaies de ses petits-enfants. Avec ce remède, ils ne craignaient plus aucune blessure, en une nuit elles se refermaient et leur peau redevenait intacte. C'était seulement un souvenir d'enfant, mais elle se rappelait que son efficacité était réelle. Si seulement cela pouvait marcher avec Rosa !
Elle entreprit d'écraser les chironjas les plus vieux et se rendit chez sa voisine qui dormait. Celle-ci se réveilla, elle était beaucoup plus active depuis que Saveria lui rendait des visites. La Corse s'empressa de lui demander de se mettre sur le ventre pour qu'elle puisse voir son dos où se trouvait la majorité des lésions blanches qui la déformaient. Saveria ravala son dégoût, prit une grande respiration et appliqua délicatement son baume sur les plaies avant de se laver les mains dans une bassine. Chaque jour, elle revint avec de nouveaux fruits pourris qu'elle récupérait en cuisine. Angel la traita de folle puis de sauvage qui se nourrissait de tout ce qu'elle trouvait. Elle s'en fichait, chaque jour elle lui adressait un sourire :
— Si jamais tu voyais ce que cette pourriture peut faire ! Tu serais ébahi.
Angel, espiègle, en avait assez de ce manège et suivit un jour Saveria dans l'escalier. Il la vit entrer chez Rosa, poussa la porte et vit son ancienne protégée, debout, en train de se rhabiller. Il s'étonna de deux choses successivement. La première était que Rosa était hors de son lit, il ne l'avait pas vue bouger depuis qu'il l'avait couchée là. La seconde était sa peau. Elle ressemblait à une nymphe sortie de l'eau qui décollait les coquillages de sa peau, ses plaies s'étaient majoritairement refermées, un miracle s'était opéré. Il tomba sur les genoux et cria :
— Mes filles, mettez vos plus beaux habits, nous allons fêter le retour de Rosa avec la plus grande fête qu'il vous sera donné de voir dans votre vie !
Quand il s'agissait de joie et de plaisir, Angel ne parlait pas à demi-mots, la fête allait être grandiose. Il se pressa de redescendre, cria la bonne nouvelle dans le salon, ouvrit même la porte d'une chambre qui était occupée par un ancien client de Rosa pour l'informer. L'ouragan Anghelu quitta rapidement l'auberge Follo pour se rendre en ville et continuer de répandre la nouvelle, et les deux jeunes femmes purent tranquillement se rendre en bas. Tout le monde, femmes et hommes, s'était rendu dans le salon et regardait Rosa descendre péniblement l'escalier aidée par Saveria. Un sourire illuminait le visage de celle qui avait été donnée pour morte, une de ses anciennes amies vint à elle et prit son visage entre ses mains :
— C'est bien toi Rosa ? Je ne croyais jamais te revoir !
— Estoy de vuelta, je suis de retour, annonça calmement Rosa avec un sourire.
Les deux amies se prirent dans les bras en pleurs, la solennité de ce moment fut rompue par les hommes qui commencèrent à acclamer le retour de Rosa et à siffler pour se réjouir. Saveria vit l'effusion de joie se répandre dans l'assemblée, et comprit à quel point Rosa avait compté pour l'auberge Follo. Certaines filles vinrent la voir pour lui demander ce qui s'était passé et comment Rosa allait mieux. Elle leur expliqua qu'elle avait appliqué un baume mais sans leur révéler qu'il était composé de la moisissure des chironjas dont personne ne voulait.
Ces discussions furent interrompues par Angel qui revint du centre-ville accompagné de musiciens qui se mirent à jouer, le son de la guitare retentit et un homme les accompagna en jouant du piano. La fête commença. Angel sortit les bouteilles de rhum des réserves, et sous le coup de l'excitation Saveria se servit plusieurs fois et continua de parler de Rosa avec les filles.
Entre deux conversations la Corse se rendit compte soudainement qu'elle parlait en espagnol sans effort et sans s'en être rendu compte. C'était la première fois et ce fut un soulagement pour elle, l'assemblée ici présente ne lui semblait plus étrangère, elle pouvait échanger avec eux, se faire comprendre, créer des amitiés.
Les musiciens entamèrent une ballade et le bruit baissa d'un ton pour les écouter chanter :
La tierra de Borinquen
donde he nacido yo
es un jardín florido
de mágico primor.
Saveria fut émue par ces belles paroles et la mélodie à la fois mélancolique et heureuse, elle comprit que Borinquen désignait Porto Rico, c'était le premier nom de l'île, avant l'arrivée des Espagnols. Elle traduisit :
La terre de Borinquen
où j'ai vu le jour
est un jardin fleuri
d'une beauté magique.
Un ciel toujours clair
lui sert de baldaquin
et les vagues à ses pieds
créent une mélodie calme.
Quand Colomb est arrivé sur ses plages,
il s'est exclamé, plein d'admiration :
"Oh!, oh!, oh!, c'est la Terre Sacrée
que j'ai tant cherchée."
Porto Rico est la fille,
la fille de la mer et du soleil.
de la mer et du soleil,
de la mer et du soleil.
Les musiciens enchaînèrent sur les danses jusqu'à tard dans la nuit. Saveria remonta seule dans sa chambre, un peu avant le lever du soleil, elle n'avait jamais été aussi heureuse ni aussi ivre de sa vie.