La tempête

L’ambiance festive des derniers jours avait cessé à l’auberge Follo pour laisser place à une atmosphère plus pesante : le ciel avait viré au gris, les vents devenaient plus forts, des averses soudaines frappaient sans retenue sur les persiennes de la mansarde de Saveria. Elle avait remarqué la crispation des résidents de l’auberge face à ce rapide changement météo. Ils partageaient la même pensée silencieuse et n’osaient pas l’évoquer à voix haute, de peur de rendre leurs craintes plus tangibles : l’ouragan, la rupture de la digue, les inondations, les débris de bois emportés par le vent à une vitesse si folle qu’ils en deviennent meurtriers.

Chaque année Porto Rico pouvait être la victime d’une de ces tempêtes qui, le temps d’une saison, imposaient leur loi sur les Caraïbes. C’était un temps à s’enfermer et à prier pour que le plancher ne se rompe pas sous ses pieds, que le toit ne soit pas emporté, que les constructions qui composent la vie quotidienne résistent.

Aucun des habitants de Mayagüez ne pouvait savoir à quel point la tempête serait dévastatrice ou non. Cette nuit allait reposer dans l’incertitude du jour qui viendrait : faudra-t-il se battre pour avoir accès à l’eau potable et aux vivres en comptant les morts et les dégâts ? Ou bien est-ce qu’on pourra jouer du piano avec l’allégresse d’avoir échappé à une catastrophe ?

Saveria était aux premières loges du désastre avec sa chambre donnant sur la digue. La pluie redoubla d’intensité et, depuis sa fenêtre, les lumières ternes venant du salon de l’auberge étaient absorbées par un mur d’eau. La tempête donnait corps aux ténèbres qui engloutissaient la ville au rythme des fracas des vagues, coups de vents et trombes de pluie. Saveria se crispa comme les autres et serra la mâchoire, allongée sur son lit, tenant machinalement un chapelet à deux mains. Elle eut peur pour sa vie face au règne de la mer en furie.


La tempête passa dans la nuit pour aller mettre à l’épreuve les îles suivantes. Cependant, la pluie resta pendant quelques jours, fine et douce, créant cette humeur des lendemains tristes qui enleva leur joie de vivre aux filles de l’auberge. Personne n’osa s’amuser avec les touches du piano, Angel ne changea pas les fleurs qui commencèrent à flétrir. Les couleurs se ternissaient tour à tour sous la pluie grise. Francisco le peintre ne vint pas et Saveria savait qu’il serait triste d’assister à ce spectacle maussade.

C’est pourtant lors d’un de ces matins sans promesse qu’elle fit une rencontre qui lui ouvrit le nouveau chapitre de son aventure. Là, sur un fauteuil en osier du salon, où l’on festoyait il y avait peu, un homme pleurait. Saveria se rendit compte qu’elle n’avait jamais vu les larmes couler sur les joues d’un homme. Son père s’était montré stoïque quand il perdit ses vignes envahies par le phylloxéra. Lorsque cette mouche avait ravagé ses plantations, que les feuilles s’étaient boursouflées et qu'il sut qu'elles ne pourraient jamais redonner de fruits, il avait montré des signes de colère mais point de tristesse.

Mais cet homme à la peau noire et à la barbe blanche naissante sanglotait la tête entre ses deux mains. Elle n’était pas descendue au hasard, Angel l’avait appelée en lui disant qu’un noir la demandait. C’est elle qui lui parla en premier, dans l’espagnol qu’elle maîtrisait aujourd’hui sans peine.

— Pourquoi pleures-tu ainsi, amigo ?

Le mot ami lui était venu naturellement, sa sensibilité lui plaisait, son entre-deux âges le rendait respectable, et elle se permit de mettre sa main sur son épaule. Il essuya ses larmes et lui répondit :

— Je m’appelle Domingo, je suis un homme libre et je vis dans un village plus haut dans les montagnes avec d’autres des miens. Et là-bas, c’est terrible, ils sont tous en train de mourir. Depuis la tempête nous tombons un à un comme des mouches, personne n’est épargné.

Saveria comprit ce qu’il voulait dire par homme libre, Domingo était un ancien esclave. Mais elle était interrogative :

— Mais pourquoi venir me chercher ? Comment me connais-tu ? Je crois ne jamais t’avoir vu ici.

— J’ai entendu que tu avais guéri Rosa que tous croyaient morte. Le frère de sa mère travaillait dans la même plantation que nous. Le mot s’est répandu rapidement entre nous autres. Nous manquons de personne pour nous guérir et nous faisons appel à toi.

Saveria était tremblante, elle ne s’était pas doutée que la guérison de Rosa lui donnerait cette réputation de médecin. C’était pourtant sa vocation rêvée en secret, à chaque fois qu’elle lisait une page de son livre de médecine elle s’imaginait en train de diagnostiquer les maladies qu’elle apprenait. Mais maintenant que les malades venaient frapper à la porte de l’auberge, elle ne savait que faire.

— Je ne peux pas guérir grand chose, tu te trompes, dit-elle en baissant le regard et retirant sa main de l’épaule de Domingo.

— Tu es la seule à le pouvoir, nous sommes libres mais nous restons pauvres et isolés en montagne. Personne d’autre ne viendra nous aider.

Il la fixa droit dans les yeux et prit sa main qu’elle avait retirée entre ses deux paumes abimées par le travail. Il ne dit plus un mot et son regard figea Saveria sur place. Finalement il se leva et rejoignit sa chambre qu’il louait pour la nuit à Angel. Avant de quitter le salon il se retourna pour annoncer à Saveria sans espoir :

— Demain matin... je repars demain matin.

Saveria s’assit à sa place sur le fauteuil et resta hébétée. Elle ne savait pas combien de femmes, d’hommes et d’enfants habitaient ce village mais elle comprit qu’ils avaient besoin d’une aide urgente. La tempête lui avait annoncé : un changement se préparait. Elle releva la tête et balaya d’un regard le salon qu’elle connaissait maintenant pas cœur. Le spectacle des fleurs fânées et leurs couleurs pâles aurait pu intriguer Francisco. Elle monta dans sa chambre et commença à faire sa valise quand Angel frappa à sa porte :

— alors, tu t’en vas pour l’aider ? Ce fichu temps n’annoncait vraiment rien de bon !

Saveria sourit.

— Il me fait de la peine, et je pense pouvoir l’aider. Je serai plus utile là-bas qu’en attendant ici mon cousin qui n’arrivera sans doute jamais. Si cela ne sert à rien, je reviendrai, c’est tout.

Angel la prit dans ses bras.

— Tu auras toujours ta place ici.

C’était au tour de Saveria de sangloter : Angel, Rosa et Francisco étaient ses seuls amis depuis qu’elle avait quitté sa famille. Leur dire au revoir lui faisait de la peine. Le lendemain matin elle quitta l’auberge avec Domingo, son chemin continuait.