Le départ du Nebbio

Saveria marcha dans Saint-Domingue, la tête basse, cachant la tache blanche sur son bras pour ne pas attirer l’attention des passants. Elle cherchait le chemin le plus court pour quitter la ville. Au fond d’elle, elle ressentait un plaisir et un soulagement intenses. Elle avait réussi à menacer son cousin, celui-là même qui n’avait pas hésité à l’abandonner à son sort au port de Mayagüez des années plus tôt. Elle goûtait à la satisfaction grisante de s’être vengée de lui.

En bordure de la ville, Nizao, le pêcheur qui l’avait sauvée de la noyade, l’attendait. Elle l’embrassa sur la bouche tout en se blottissant contre lui. Pour Saveria, le goût des lèvres de cet homme lui rappelait à quel point elle avait de la chance d’être encore en vie, d’avoir pu choisir son destin et d’avoir échappé à tous ces hommes qui la recherchaient. Elle embrassa Nizao jusqu’à ce que l’image du couteau de Ghjuvanni planté dans la table lui revienne à l’esprit, comme une menace dressée au-dessus d’elle. Ils entamèrent alors leur marche de retour vers les montagnes.

Au camp des descendants des Taïnos, la mère de Nizao ne put s’empêcher de sourire au retour de son fils accompagné de Saveria : ils étaient revenus vivants tous les deux. Au début, elle avait été réticente à la présence de Saveria, mais le temps passé à tresser chaque mèche de ses cheveux et à achever sa transformation avait fini par la rapprocher d’elle. Le bohique, quant à lui, remarqua tout de suite la tache blanche sur son bras. L’alcool du verre de rhum que lui avait servi Ghjuvanni avait dilué le mélange d’argile, de résine et de pigments. Heureusement, il lui en restait un peu dans une outre. Il l’appliqua sur la peau blanche pour la faire disparaître et permettre à Saveria de rester méconnaissable.

Il ne restait plus que quelques jours avant le rendez-vous sur le port. Saveria en profita pour imaginer à quoi ressemblerait sa nouvelle vie aux États-Unis. Elle pourrait profiter de l’argent qu’elle obtiendrait de son cousin pour ouvrir son propre commerce. Elle songea qu’elle pourrait ouvrir une maison close, comme Angela. Pourquoi pas ? Elle en connaissait les rouages et, après tout ce qu’elle avait vécu, elle ne se voyait plus rendre de comptes à qui que ce soit. Ses parents étaient loin, elle avait quitté son mari et, pour la première fois, elle aurait le sentiment que sa vie lui appartenait entièrement. Ou bien elle se formerait à la médecine, rejoindrait un hôpital où elle pourrait apprendre à prodiguer des soins et devenir infirmière. Toutes ces possibilités s’offraient à elle ; leur diversité lui donnait le tournis. En tout cas, les États-Unis étaient un pays immense. Elle savait qu’une opportunité l’attendait là-bas. Elle était impatiente de recommencer sa vie. Après tout, elle n’avait que trente-cinq ans.


Le jour de son départ, Saveria eut la boule au ventre. Elle n’était plus certaine que son cousin prenne la menace des lettres au sérieux et qu’il n’essaie de l’empêcher de nuire. Il avait tenté de la convaincre de rester avec eux, mais elle savait qu’en restant en République dominicaine, elle courrait un trop gros risque ; de toute manière, sa place n’était pas dans ces forêts montagneuses. Se sentant blessé, Nizao s’était refermé. Mais il tenait tout de même à l’accompagner jusqu’au port. Ils firent le chemin de nuit. Pendant le trajet, Nizao resta silencieux tout en marchant à ses côtés. Il aurait voulu lui dire qu’il tenait à elle, mais il ne sut pas exprimer ses sentiments. À la place, il lui prit la main pour la guider sur les chemins les plus obscurs. Quand ils arrivèrent au point du jour, elle tenta de l’embrasser une dernière fois, mais il ne lui rendit pas son baiser. Elle ne lui en voulut pas.

- Sois prudente, méfie-toi d’eux.

Ce furent ses derniers mots à son égard, avant qu’elle ne le quitte dans la pénombre pour rejoindre le quai où était amarré le Nebbio, prêt à partir. Son cousin l’attendait sur le pont avec des liasses de billets qu’elle s’empressa de prendre et de coincer sous sa robe.

- Je ne veux plus jamais entendre parler de toi, lui dit-il en descendant sur le quai.

Il donna l’ordre aux marins de partir. Lorsque les amarres furent larguées, Saveria eut de nouveau le ventre serré. Elle resta sur le pont et regarda le quai s’éloigner. À la sortie du port, elle vit Nizao sur la jetée : il était resté pour la voir partir. Elle ne distinguait plus son visage, seulement sa silhouette dans la lumière naissante. Elle aurait voulu crier pour l’appeler, mais ne fit qu’un signe de main. La silhouette resta immobile avant de disparaître.

Le Nebbio se mit à voguer en pleine mer au lever du soleil. Saveria resta insensible à la beauté du paysage, que la lumière dévoilait peu à peu. Elle était partagée entre différents sentiments : la peur que lui procurait sa fuite, l’espoir que lui suscitait une nouvelle vie aux États-Unis et la tristesse de quitter un homme auquel elle s’était attachée. Elle souhaita que la vie l’emmène sur des flots plus tranquilles.

L’horizon s’embrasa de couleurs éclatantes. Les marins levèrent la grande voile pour profiter d’un vent favorable qui se mit à souffler vers l’est. Quand le Nebbio qui emportait Saveria sembla se fondre dans le soleil levant, on perdit la trace de la fugitive.