Des représailles préméditées

La servante de Saveria emboîta le pas à Ghjuvanni et le suivit jusqu’à son appartement, qui donnait sur la place Christophe-Colomb. Les deux lascars de sa bande l’avaient fouillée avant de monter la garde au pied de l’immeuble.

Une fois à l’intérieur, Ghjuvanni s’assit dans un fauteuil. Il saisit sur la table basse un étui de cuir : celui d’un couteau. Il en sortit lentement la lame et se mit à en caresser le fil du bout des doigts, comme un homme qui manipule un objet familier.

— Tu vois ce couteau ? Il appartenait à mon père, en Corse. Je continue de l’affûter. Il s’en servait pour la chasse... moi, je m’en sers pour délier les langues.

D’un geste brusque, il planta la lame dans le bois de la table basse. Le couteau vibra quelques instants avant de s’immobiliser.

— Il faut que tu comprennes une chose. Le sort d’une Noire comme toi, à Saint-Domingue, n’intéresse personne. Tu vois ce que je veux dire ? Alors évite de me faire perdre mon temps et dis-moi où se cache ta maîtresse.

Au lieu de trembler devant cet homme, la servante esquissa un sourire.

— Tu veux vraiment la peau de Saveria ?

Ghjuvanni haussa un sourcil.

— Il me la faut.

— Alors offre-moi un verre de rhum... et je te la donnerai.

Le Corse hésita un instant, puis haussa les épaules. Il se leva, alla chercher une bouteille de rhum et remplit un verre qu’il lui tendit. La jeune femme en but une gorgée, puis en versa un peu dans le creux de sa main.

— Approche. Tu vas voir.

Elle se frotta lentement l’avant-bras avec le rhum. La couche sombre qui recouvrait sa peau se mit à se dissoudre. Sous les yeux de Ghjuvanni apparut une peau blanche. Il resta figé. La servante leva alors les yeux vers lui et sourit.

— Je t’avais promis la peau de Saveria.

Elle continua à frotter son bras, la seconde peau se décollait par plaques. L’esprit de Ghjuvanni s’emballa avant qu’il n’accepte enfin l’évidence : la femme qui se tenait devant lui n’était pas une servante, c’était sa cousine.

Elle s’était grimée en femme noire, impossible de la reconnaître sous un tel déguisement. Il comprit aussitôt comment elle avait réussi à passer inaperçue malgré la récompense placée sur sa tête.


Saveria remercia en pensée le bohique qui lui avait offert cette seconde peau.

Il s’agissait d’un rituel que le vieil homme avait autrefois proposé à Nizao. Enfant, le jeune pêcheur se plaignait d’avoir la peau plus claire que les autres membres de son clan. Cette teinte lui rappelait son père, qu’il n’avait jamais connu et qui avait chassé sa mère à sa naissance. Cette différence le rongeait.

Un jour, il demanda au bohique s’il était possible de devenir aussi noir que sa mère.

Le vieil homme l’emmena au cœur des montagnes, jusqu’au bord d’une rivière dont les berges étaient recouvertes d’une épaisse argile. Il versa de l’eau sur la terre et la piétina jusqu’à obtenir une boue dense.

— Nizao, si tu veux devenir noir comme ta mère, allonge-toi ici et passe la nuit sans bouger.

Le garçon s’exécuta. Le bohique mélangea une résine végétale à de fins pigments noirs, puis en enduisit le corps de Nizao. Ce n’est qu’ensuite qu’il le recouvrit d’une épaisse couche d’argile et le laissa seul jusqu’au lever du jour. Lorsque Nizao rentra au campement, il était méconnaissable.

Enfin, il ressemblait aux autres.

La couleur ne tint qu’un mois, mais cela suffit à lui apporter quelque chose de bien plus durable : la confiance en lui qui lui avait tant manqué.

Pour Saveria, le rituel fut semblable. Nizao et sa mère l’aidèrent à préparer son déguisement. Cette dernière demeurait méfiante envers l’étrangère, mais lorsqu’elle vit la jeune femme allongée sur le sol de la forêt, entièrement recouverte d’argile, elle s’assit près d’elle et entreprit de tresser une à une les mèches de ses longs cheveux.

— Ainsi, ta transformation sera complète.

Toute la nuit, Nizao monta la garde, chassant les animaux attirés par cette étrange tête humaine émergeant d’un bain de boue.

Saveria dormit paisiblement. L’argile conservait la chaleur de son corps malgré la fraîcheur de la nuit.

Avant de s’endormir, elle repassa une dernière fois dans son esprit le plan qu’elle avait échafaudé lors de sa fuite de Porto Rico. Elle n’était pas partie sans avoir une idée en tête. La prochaine étape et l’une de ses plus grandes satisfactions serait de donner une peur bleue à son cousin...


— Ma chère cousine, quel accoutrement ! Pardonne-moi de ne pas t’avoir reconnue. Tu ne m’en voudras pas : tu n’avais que cinq ans lorsque nous nous sommes vus pour la dernière fois au village. Quel bonheur de te revoir. Ton mari sera tellement soulagé d’avoir enfin de tes nouvelles !

Sa voix montait dans les aigus avec un enthousiasme si forcé qu’il en devenait grotesque.

Saveria conserva son calme.

— Je ne crois pas qu’il soit dans ton intérêt de prévenir mon mari. Avant de quitter Porto Rico, j’ai confié trois lettres à une amie de confiance. Si elle n’a pas de nouvelles de ma part par télégramme, elle les expédiera. Veux-tu savoir ce qu’elles contiennent ?

— Je t’écoute.

— La première est destinée à Alejandro Acquaviva, mon mari, à qui tu dois cinq mille pesos. Ne fais pas cette tête, je suis au courant de ses affaires. C’est une somme considérable, et j’ignore encore pourquoi il a accepté de te la prêter. Dans cette lettre, je lui explique que tu as organisé ma fuite et que tu me retiens désormais contre ma volonté.

Elle désigna le couteau figé dans la table.

— C’est une histoire assez crédible, tu ne trouves pas ?

Elle marqua une pause.

— Cette seule lettre suffirait à mettre une cible sur ton dos. Or, quand on cherche à faire prospérer son petit commerce en restant discret, ce n’est pas vraiment souhaitable.

Ghjuvanni la fixait désormais d’un regard noir. Sa main s’était refermée sur le manche du couteau, mais il ne bougea pas.

— La deuxième est adressée à ton armateur de Cuba. Tu lui avais promis une cargaison d’acajou en dernier paiement de ton bateau, mais il ne l’a jamais vue arriver. Je crois qu’il serait ravi de remettre la main sur toi... et sur le Nebbio. Quel beau nom pour un navire. Je ne te savais pas si nostalgique de notre vallée en Corse. Il y a trois ans, j’ai aperçu ton bateau à Mayagüez. C’est son nom qui m’a mise sur ta piste. Ensuite, retrouver toutes les personnes que tu avais escroquées sur ton chemin s’est révélé étonnamment facile.

Elle sourit.

— La troisième lettre est pour Miss Jeanne, à La Nouvelle-Orléans. En parcourant les journaux, j’ai appris qu’elle te recherchait et que tu l’avais laissée enceinte avant de disparaître. Quel manque d’élégance... Son père travaille aux douanes du port. Il serait enchanté d’apprendre que tu t’y rends pour vendre ton bois. Ce sera aussi l’occasion pour toi de rencontrer ta fille.

Ghjuvanni déglutit ; elle en savait beaucoup trop. L’idée de la tuer lui traversa l’esprit. Mais si elle mourait, les lettres partiraient, sa perte serait certaine. À la place, il arracha le couteau de la table et le rengaina.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Récupérer les cinq mille pesos que tu dois à mon mari. Et embarquer sur ton prochain navire pour La Nouvelle-Orléans. Une fois arrivée, j’enverrai le télégramme et mon amie détruira les lettres sans les lire. Ensuite, nos chemins ne se recroiseront plus.

Ghjuvanni fit rapidement le calcul. C’était plusieurs mois de paie pour toute sa bande. Impossible d’accepter une telle somme.

— Deux mille pesos maintenant. Et cinq cents dollars après la vente du bois aux Américains... lorsque j’aurai la preuve que ton télégramme est bien parti.

Saveria avait anticipé une contre-offre bien plus basse. Celle-ci lui convenait parfaitement. Elle prit néanmoins une mine contrariée.

— C’est uniquement parce que nous sommes de la même famille que j’accepte.

Ghjuvanni se leva et lui indiqua la porte.

— Dimanche. Sur le port. Nous appareillons pour La Nouvelle-Orléans.

Saveria quitta l’appartement sans se retourner. Elle venait de sortir vivante de la gueule du loup.