Épilogue

Des années s’étaient écoulées depuis la période de sa vie que Saveria avait passée à Porto Rico. Des souvenirs de la jeune femme sur l’île, il n’en restait plus que quelques morceaux épars que certains de ses amis d’antan tentaient d’entretenir. Son sourire, sa volonté ferme sur la question de l’esclavage, les soins qu’elle avait apportés à ceux que tout le monde croyait perdus. Lorsque ces amis repensaient à ces souvenirs, ils ressentaient de nouveau sa présence, résolue et rassurante.

Tout d’abord, ils n’avaient pas cru à la nouvelle de sa mort ; ils ne voulaient tout simplement pas croire en sa disparition. Tant de monde de l’auberge Follo et du village de Domingo la connaissait grâce à l’espoir qu’elle représentait : celui de l’abolition de l’esclavage, d’un avenir meilleur, d’une réconciliation entre les hommes. Mais peu de personnes pouvaient se targuer de l’avoir réellement connue, d’être familières avec ses faiblesses aussi bien qu’avec ses rêves, de voir la femme derrière la figure qu’elle incarnait pour les autres, avec son entêtement et son grain de folie.

À part Alejandro, qui s’enfermait dans une rage muette et profonde quand il s’agissait de Saveria, les autres personnes qu’elle avait connues, comme Angela, Domingo, Francisco ou encore Rosa, se retrouvaient de temps en temps pour échanger sur ce qu’ils avaient vécu avec elle. Même si cela ravivait la douleur de son absence. Ils comprenaient la pulsion qui l’avait poussée à fuir son mari, mais pas son obstination à quitter Porto Rico. Ils avaient appris par les journaux que Saveria avait péri noyée, en sautant par-dessus bord du ferry qui l’emmenait à Saint-Domingue pour échapper aux hommes qu’avait dépêchés son mari. La presse s’était délectée de ces événements qui impliquaient l’un des hommes les plus puissants de Porto Rico.

Ils cherchaient à comprendre sa décision de sauter hors du navire en pleine mer. Pour Angela, qui connaissait l’entêtement de Saveria et son goût du risque, cela lui sembla logique : elle n’avait même pas envisagé de se rendre et c’était le seul choix qui lui restait pour s’enfuir. Saveria était une très bonne nageuse : elle avait pris des cours de natation et nageait le crawl. Mais selon le capitaine, elle avait sauté trop loin du rivage : il lui avait été impossible de rejoindre l’île à la seule force de ses bras. Elle avait dû mourir seule dans la nuit et l’océan, succombant au froid et à la fatigue.

Cependant, Angela gardait espoir que son amie soit encore en vie. Un mois après qu’elle eut caché Saveria à l’auberge Follo, elle reçut un télégramme anonyme contenant un seul mot : « chironja », l’agrume qui avait sauvé la vie de Rosa. C’était également le mot de passe dont elles étaient convenues avec Saveria pour qu’elle brûle les lettres qu’elle lui avait confiées. Elle s’exécuta sans lire leur contenu, même si cela lui avait traversé l’esprit. La piste qui aurait pu mener à Ghjuvanni fut réduite en cendres avec les lettres.

Domingo avait également espéré qu’on leur mente sur la mort de Saveria pour conserver l’honneur d’Alejandro. Il avait eu vent de rumeurs qui racontaient qu’une Blanche s’était fait passer pour une Noire pour embarquer clandestinement pour les États-Unis. Cela semblait improbable : Saveria ne connaissait personne en Amérique. Néanmoins, il avait réprimé un rire en imaginant à quoi elle ressemblerait si elle avait vraiment essayé de se faire passer pour une Noire. Cela aurait été complètement inédit.

Alejandro avait été hanté par le télégramme qu’il avait envoyé pour déclarer Saveria fugitive. Ce message avait conduit à la suite des événements et à la perte de la femme qu’il avait aimée. Il préféra ressentir de la colère plutôt que de la tristesse. Il déclara la mort accidentelle de Saveria, tout en refusant d’ériger une tombe à sa mémoire. Cela avait choqué son cercle de connaissances. Sentant la calomnie s’amplifier à cause des journaux, il avait plié et s’était résolu à ce geste symbolique qui ne lui coûtait pas grand-chose.

Mais il devait apaiser la rage qui l’habitait. Il abattit lui-même Diamante, la chienne de Saveria. De toute façon, cet animal n’était plus bon à rien depuis le départ de sa maîtresse ; c’était l’incarnation même de la tristesse. Il fit enterrer la dépouille canine au cimetière à la place du corps de Saveria ; une messe en souvenir de sa femme fut donnée à Yauco, à laquelle il ne se rendit pas. Ce furent les travailleurs des plantations de café qui vinrent en nombre à l’église, tous habillés de blanc et portant des chapeaux de paille, s’installant devant le bâtiment et discutant bruyamment, bouteilles de rhum à la main, pour célébrer sa mort.

Saveria aurait beaucoup apprécié d’y être. Mais si elle avait vu sa tombe où était enterrée sa pauvre chienne, au coin du cimetière, là où les deux murs se rejoignaient, elle aurait trouvé cela lugubre. Ce petit emplacement confidentiel n’aida pas à entretenir sa mémoire et, au fil du temps, la tombe fut visitée de moins en moins souvent. Mais un jour, bien des années après la disparition de Saveria, alors que Domingo était un vieil homme qui ne pouvait plus se lever de son lit, qu’Angela avait vendu l’auberge Follo pour refaire sa vie au Brésil et qu’Alejandro s’était remarié, un visiteur vint à Porto Rico.

Cet homme d’âge mûr passa peu de temps sur l’île alors qu’il avait fait la traversée de l’Atlantique depuis la Corse. Beaucoup d’autres Corses avaient immigré à Porto Rico ces dernières années et le visiteur n’eut aucun mal à trouver des compatriotes à qui poser des questions sur Saveria. Il éluda les questions en retour sur son lien avec cette femme qui avait fait tant parler d’elle à l’époque, mais qu’on avait oubliée depuis. Était-il de sa famille ? Son frère ? Il répondit qu’il ne la connaissait pas particulièrement, qu’il était simplement intrigué par son histoire. On lui indiqua l’emplacement de sa tombe au cimetière pour qu’il puisse s’y recueillir. Ce fut seul, isolé du regard des autres, que le visiteur put exprimer ses émotions. Une larme coula sur sa joue avant qu’il ne sorte une lettre de sa poche. Cette lettre avait été lue et relue ; elle était ancienne et abîmée. Il connaissait son contenu par cœur et voulait la rendre à celle qui la lui avait adressée. Il la déposa sur la tombe avant de s’en aller. Sur le long chemin du retour vers la Corse, il ne put s’empêcher de penser :

— Quelle vie aurions-nous eue si tu étais restée ?