Saint-Domingue

Ghjuvanni buvait son café en parcourant son journal sur la place Christophe-Colomb, à Saint-Domingue, bien en vue de tous. Ici, il pouvait s’afficher sans craindre d’être reconnu. À Porto Rico, en revanche, il avait laissé derrière lui une montagne de dettes et autant de créanciers bien décidés à lui faire la peau.

Aucun n’avait pourtant osé le poursuivre jusqu’en République dominicaine. L’île vivait au rythme des révoltes et des coups de force ; même les plus acharnés réfléchissaient à deux fois avant de s’y aventurer. Le journal qu’il tenait entre les mains ne faisait que confirmer cette impression. Les négociations autour de l’annexion de la République dominicaine par les États-Unis semblaient s’enliser. Les Espagnols avaient déjà échoué à rétablir l’ordre quelques années plus tôt, et la guérilla continuait de ronger le pays. Ghjuvanni espérait de tout cœur que les Américains s’y casseraient les dents à leur tour. Chaque fois que l’autorité vacillait, les hommes comme lui prospéraient.

L’argent emprunté avant sa fuite n’avait pas été gaspillé. Il lui avait permis de lever une petite milice d’une dizaine d’hommes. Deux d’entre eux montaient la garde derrière sa table, surveillant la place d’un œil distrait mais toujours prêts à intervenir. Ils ne se contentaient pas d’assurer sa sécurité. Ils faisaient aussi respecter ses intérêts, à coups de menaces lorsque cela suffisait, de violence lorsque c’était nécessaire. Grâce à eux, Ghjuvanni avait pris le contrôle d’une bonne partie de l’abattage et de l’exportation d’acajou vers l’Europe. Le commerce de ce bois précieux rapportait une fortune, mais attirait également toutes les convoitises. Lui-même n’avait pas hésité à faire incendier les abords d’un village pour contraindre des bûcherons à lui céder leur cargaison. Depuis, sa réputation le précédait. Peu nombreux étaient ceux qui osaient encore se dresser sur sa route.

À présent, il récoltait les fruits de ce commerce. Son esprit vagabonda jusqu’en Corse. Il s’imagina une vaste demeure dominant la mer. Les boiseries seraient en acajou, naturellement. Les meubles aussi. Chaque pièce proclamerait silencieusement sa réussite. Ceux qui l’avaient vu quitter l’île presque sans un sou seraient forcés de reconnaître qu’il avait fait fortune aux Amériques. Il esquissait déjà un sourire en imaginant leurs visages lorsqu’un mouvement attira son attention : un de ses hommes venait de se lever d’un bond, une femme noire traversait la place d’un pas rapide, sans quitter Ghjuvanni des yeux. Le garde lui barra aussitôt le passage, elle ne ralentit même pas, son regard resta fixé sur Ghjuvanni avec une intensité troublante. Le Corse sentit aussitôt son estomac se nouer, il connaissait ce visage, mais d’où ? Était-ce une des femmes de ce village qu’il avait terrorisé et qui venait réclamer vengeance ?

Son sbire l’empoigna par le bras mais la femme se débattit avec une vigueur surprenante, sans jamais détourner les yeux de Ghjuvanni. Elle tenait une lettre serrée dans son poing.

— Je veux la lui remettre.

Sa voix était ferme et le patron leva lentement la main.

— Laisse-la.

Son garde arracha la lettre des doigts de la femme avant de la déposer devant son chef. Pendant qu’il décachetait l’enveloppe, Ghjuvanni continua d’observer cette inconnue : elle ne baissait toujours pas les yeux, il n’y avait pas de la peur, ni de la soumission dans son regard, mais un profond mépris. Décidément, même à Saint-Domingue, il ne pouvait plus savourer un café tranquille. Il lut la lettre et son visage se décomposa peu à peu.

Cher cousin,

J’ai longtemps attendu ton retour à Porto Rico, mais il semblerait que tes affaires t’aient retenu loin de ta famille.

Je te passerai sous silence le chemin que j’ai dû parcourir seule, sans ton aide, sur une île qui m’était inconnue.

Aujourd’hui, ce chemin croise de nouveau le tien et je t’offre l’occasion de réparer ta conduite.

Tu serais bien aimable d’accueillir ma servante dans un endroit hors de la vue de tous afin d’entendre ce qu’elle a à te dire.

Saveria Bonavita

Le nom suffit à faire remonter des souvenirs qu’il aurait préféré laisser enterrés. À sa propre arrivée à Porto Rico, il n’avait pas pu s’empêcher d’embellir la réalité dans les lettres qu’il envoyait en Corse. Il décrivait une existence fastueuse, des affaires florissantes, une réussite insolente. Il n’avait jamais imaginé que sa famille le prendrait au mot et lui enverrait une cousine à marier. À cette époque, son commerce de tabac lui permettait encore de vivre confortablement. Il aurait pu l’accueillir dignement. Mais il y avait les cartes, les dés, les paris… et son incapacité chronique à conserver le moindre peso plus de quelques jours. Alors héberger une cousine fraîchement débarquée et s’occuper d’elle ? Très peu pour lui. Il avait préféré emprunter encore de l’argent avant de disparaître de Porto Rico et laisser la jeune fille à son sort. Il s’était convaincu qu’elle prendrait peur à l’auberge Follo et qu’elle remonterait aussitôt sur le premier bateau pour la Corse. Mais elle avait fait exactement le contraire, elle était restée et avait même réussi l’impensable : épouser Alejandro Acquaviva, un des hommes forts de Porto Rico et, par une ironie dont le destin avait le secret, l’un des principaux créanciers de Ghjuvanni.

Il replia lentement la lettre. Ce matin même, le journal annonçait justement que Saveria était recherchée. Alejandro avait fait publier son portrait et promettait une récompense généreuse à quiconque permettrait de retrouver la fugitive. Au premier abord, cette demande d’aide venant de Saveria sentait le piège mais, à mesure que l’idée faisait son chemin, un rictus étira les lèvres de Ghjuvanni : s’il retrouvait Saveria avant les autres… il toucherait la récompense. Et surtout, il pourrait négocier avec Alejandro l’effacement de ses dettes.

Son sourire se mua peu à peu en une grimace car la servante continuait de le fixer. Immobile, toujours avec cette même hostilité, comme si elle lisait dans chacune de ses pensées.

— Allez. Viens dans mon appartement. Toi et moi, on a à causer.