Le bohique
Après leurs caresses, Nizao avait laissé Saveria se reposer dans le hamac tandis qu’il allait pêcher sur la plage. Il n’était pas question de remonter au campement sans rapporter quelques prises.
Il était perplexe quant à cette femme. Il avait essayé de l’interroger sur la statuette d’Atabex, mais elle était trop fatiguée pour lui répondre. Elle l’avait regardé avec douceur avant de se rendormir.
Il se sentait attiré par cette femme qu’il avait arrachée à la mort sur la plage, par son mystère et par ce lien qui les unissait à travers la déesse protectrice de son clan. Il s’imaginait qu’elle devait être comme lui, métisse, avec la peau plus claire que sombre. Mais non, c’était impossible : elle avait la peau beaucoup trop blanche.
Tout cela le dépassait. Il savait qu’il ne pouvait pas décider seul. Il emmènerait la jeune femme au campement et la présenterait au bohique. Lui saurait l’interroger.
En attendant, il fallait que ça morde, sinon il décevrait sa mère…
Saveria fut réveillée par une odeur de poisson et par la main de Nizao posée sur son épaule. Il lui expliqua en quelques mots qu’ils devaient partir et qu’il pouvait être dangereux qu’on les remarque : lui, un homme vivant dans la forêt, et elle, sans vêtements.
Il lui dit cela en effleurant du bout des doigts le contour de sa poitrine. Saveria rougit et descendit du hamac. En le décrochant, ils purent l’enrouler autour d’elle afin de lui confectionner une robe de fortune.
Nizao voulait qu’elle l’accompagne jusqu’à son village et qu’elle y rencontre son chef. Enfin, c’était ce qu’elle avait compris, car il avait utilisé le mot « bohique », qu’elle ne connaissait pas.
Lorsqu’elle l’interrogea, le pêcheur lui répondit qu’un bohique n’était pas un chef, mais un guide. C’était la personne chargée de les protéger de la mauvaise fortune, de communiquer avec les esprits de leurs ancêtres taïnos et de choisir le prochain emplacement du camp.
En désignant le bijou de Saveria, il ajouta :
— Atabex t’a sauvée de la noyade. Je dois te présenter au bohique pour qu’il nous dise pourquoi.
Saveria fut étonnée qu’il reconnaisse l’amulette que Domingo lui avait donnée en souvenir. Elle ne savait pas qu’elle pouvait avoir une quelconque importance.
En tout cas, pour elle, c’était bien Nizao qui l’avait sauvée, et non une déesse inconnue. Elle était néanmoins d’accord pour le suivre.
De toute façon, avait-elle vraiment d’autres choix ?
Après quelques heures de marche, au cœur de la forêt de la République dominicaine, Nizao demanda à Saveria de s’arrêter là. L’emplacement exact du campement devait rester secret pour toutes les personnes extérieures ; il reviendrait avec le bohique qui jugerait si elle pourrait les rejoindre ou non.
Saveria attendit. Les cris d’animaux inconnus semblaient l’interpeller. Elle se sentit seule et isolée : que ferait-elle si Nizao ne revenait pas ? Il lui sembla que le temps s’étirait et qu’elle n’avait rien à faire pour s’occuper, à part imaginer des formes inquiétantes derrière les grandes feuilles des plantes tropicales de la forêt.
Elle était sur le point de rompre l’interdit et de partir sur les traces de son sauveteur quand il apparut, accompagné d’un homme et d’une femme plus âgés. La femme lui sourit en lui tendant une robe ; c’était la mère de Nizao. L’homme se retourna pendant qu’elle se changeait et, quand elle eut fini, il posa sur elle un regard pénétrant.
Sa seule apparence impressionna Saveria. Il n’était vêtu que d’un pagne ; plusieurs colliers de coquillages reposaient sur son torse nu et une couronne de plumes colorées ceignait sa tête. Son regard perçant semblait fouiller au plus profond de son être, comme s’il cherchait à y déceler la moindre menace. Il se présenta :
— Je suis le bohique de cette communauté. Je les guide à travers la forêt et je fais en sorte que nous ne soyons jamais découverts. Nous avons déjà trop souffert. J’ai confiance en Nizao, mais je suis étonné qu’il prenne le risque de te mener jusqu’à nous. D’où viens-tu ?
Saveria savait que son histoire n’avait rien d’ordinaire, mais elle choisit de leur en parler sans rien omettre. Son enfance à Santo-Pietro-di-Tenda, son arrivée à Porto Rico, sa vie avec Alejandro Acquaviva, son attachement à l’abolition de l’esclavage, les mensonges de son mari, sa fuite et le moment où elle décida de se jeter à l’eau.
Pendant son récit, elle vit le visage de la mère de Nizao se crisper lorsqu’elle parla des esclaves ; cela faisait remonter en elle les souvenirs de sa propre servitude et de l’oppression des Blancs. Saveria eut peur que la situation se retourne contre elle, qu’elle passe pour une affabulatrice. Elle se hâta d’ajouter :
— Ce pendentif m’a été offert par un ami très cher, qui le tenait de sa propre mère. Ils venaient de la République dominicaine. Si vous le reconnaissez, vos chemins se sont peut-être croisés dans le passé. En tout cas, il ne me l’aurait jamais offert si ce n’avait pas été pour m’aider.
— Tu aurais très bien pu le lui voler ! cria la mère de Nizao.
La crainte de Saveria s’était réalisée : elle ne lui faisait pas confiance.
Le bohique calma la femme en prenant sa main avant de reprendre la parole.
— Allons, allons... Je ne pense pas qu’elle aurait prêté attention à ce bijou si on ne le lui avait pas offert ; sa signification profonde est cachée à tous. Il s’agit d’Atabex, la déesse de nos ancêtres martyrisés. Nous sommes les derniers héritiers de son culte. Son nom protège les femmes et son règne s’étend sur toutes les étendues d’eau : les rivières sur lesquelles nous comptons pour nous nourrir, mais aussi la mer. C’est pourquoi je crois qu’Atabex a réellement sauvé Saveria et nous l’a envoyée.
Il se voyait que la mère de Nizao respectait le bohique et son jugement, mais elle lança tout de même un regard farouche vers Saveria. Le bohique continua :
— Cependant, nous ne pouvons pas lui permettre d’entrer dans notre campement. Des hommes puissants sont à sa recherche ; s’ils la retrouvent, ils mettront également la main sur nous. C’est pourquoi je te demande, Saveria, quel est ton plan ? À quoi pensais-tu en t’enfuyant ? Comment vas-tu rentrer chez les tiens ?
Saveria prit une grande inspiration. Le rêve de ce matin était encore vivace dans son esprit ; il l’appelait à revenir en Corse, à retourner chez ses parents, là où elle avait grandi.
— Même si j’en ai très envie, je ne pense pas que ce soit un choix judicieux de rentrer en Corse. Je sais que j’y serai recherchée et attendue. Il faut que j’aille là où l’on ne m’attend pas, où je pourrai recommencer ma vie. Je veux aller aux États-Unis.
La mère de Nizao persifla :
— Les États-Unis, là où l’on tue les Noirs. On m’a raconté qu’ils éventrent les femmes enceintes, prennent les hommes et les brûlent vifs ou les pendent aux arbres. C’est un pays de sauvages, ce qui te correspond bien, puisque tu avais tes propres esclaves.
Saveria connaissait les exactions qui avaient suivi l’abolition de l’esclavage aux États-Unis. Elle s’était renseignée sur ce pays et y avait mûri son choix ; elle savait que les sociétés secrètes qui commettaient ces meurtres étaient combattues. Elle répondit avec de l’émotion dans la voix :
— Ils viennent de donner aux anciens esclaves le droit de vote. Ce pays avance ; il a besoin de personnes pour le construire.
Le bohique ferma les yeux et réfléchit.
— Comment vas-tu faire pour aller jusqu’aux États-Unis ? Tu n’as même pas un vêtement à toi. Comment vas-tu payer la traversée ?
— Je connais une personne à Saint-Domingue qui peut m’aider. Je devais lui rendre visite dès mon arrivée par le ferry. Mais je ne pensais pas voir mon identité révélée si rapidement... Je ne sais pas si j’oserai me promener en pleine ville ; j’aurais peur d’y être reconnue.
Une étincelle de malice s’alluma dans les yeux du bohique.
— Nous avons ce qu’il faut pour que tu deviennes méconnaissable, et cela règle également la question de l’endroit où tu dormiras ce soir. N’est-ce pas, Nizao ?
Le pêcheur, qui était resté silencieux pendant toute la conversation, laissa échapper un cri d’étonnement et regarda Saveria avec de grands yeux.
Mais qu’est-ce donc que le bohique avait en tête ?