Le baiser

Ce bouquet qu’elle avait reçu de Lisandru Acquaviva n’était que le premier d’une longue série de sa part. Il en apportait un à chacune de ses visites, qui commencèrent à être plus nombreuses jusqu’à devenir quotidiennes. C’était un homme assez petit ; il faisait la taille de Saveria, avec une moustache épaisse et parfaitement taillée qui faisait rire la jeune femme. Il voulait la connaître et lui rendre visite ? Très bien, elle n’hésiterait pas à se moquer gentiment de lui quand elle en aurait envie, débusquant sous ses airs de grand propriétaire terrien le jeune homme d’à peine trente ans qu’il était.

Cela ne désarçonna pas Lisandru ; au contraire, une complicité s’installa entre eux. Il s’ouvrit à elle et lui raconta son histoire  :

— Tu savais que mon père était un pirate ?

— Avec un perroquet bavard et un œil en moins ? répondit-elle pour le narguer.

— Non ! Mon père avait bien ses deux yeux ! Mais c’était l’un des tout premiers Corses à Porto Rico. C’était un marin qui avait vu le potentiel commercial de l’île. À son époque, les colons avaient instauré un commerce exclusif avec l’Espagne : aucune marchandise ne pouvait partir vers un autre pays. Il y vit une aubaine et commença à transporter des biens discrètement vers Saint-Thomas pour les vendre aux Américains, à un meilleur prix. À son apogée, il possédait cinq navires discrets pour son affaire. Les Espagnols n’arrivaient pas à l’arrêter et d’autres commencèrent à l’imiter. La contrebande prit une telle ampleur qu’ils durent, à contrecœur, ouvrir le commerce extérieur.

Très bien. Mon père comprit alors qu’il ne pouvait pas lutter contre les navires officiels, qui pouvaient désormais vendre aux Américains. Il vendit les siens et, avec la petite fortune accumulée, ouvrit une tonnellerie. Il était persuadé que le commerce n’allait faire qu’augmenter et qu’il faudrait bien des tonneaux pour transporter la marchandise. Il eut raison, et sa fabrique s’agrandit. Alors, mon père ne voulut pas simplement profiter du commerce des espagnols, mais également de leurs femmes : il se maria avec la plus belle d’entre elles. C’est ainsi que je suis né à Porto Rico.

À l’évocation des tonneaux, Saveria repensa à ceux de son père, qui arrivaient en bateau à Saint-Florent. Elle se rappela l’odeur des essences de bois mêlée à celle du vin. Elle imagina qu’un d’eux aurait pu venir de la tonnellerie Acquaviva, cela aurait créé un lien entre eux, sans qu’ils le sachent. Cette idée la rendit songeuse. Lisandru lui baisa la main et lui dit qu’il reviendrait le lendemain.

Il revint, et cette fois-ci, ce fut elle qui lui conta son histoire  : le village de ses parents, la mésaventure avec son cousin, l’auberge Follo, le village des anciens esclaves… Ce dernier point les fit parler de l’esclavagisme que Saveria avait en horreur depuis qu’elle connaissait l’histoire de Domingo. Lisandru lui parla alors de la guerre de Sécession qui était en train de déchirer les États-Unis sur cette question et qui pénalisait ses affaires avec le pays.

C’est alors que Saveria réfléchit et lui demanda sérieusement :

— Est-ce que ton père se servait d’esclaves pour fabriquer ses tonneaux ?

Lisandru lui prit la main, la cajola doucement pour la rassurer et lui répondit :

— Non. Il n’avait aucun esclave. Ces pauvres hommes travaillent dans les plantations de canne à sucre. Quand mon père mourut, il me légua assez d’argent pour commencer une nouvelle activité. J’aurais pu investir dans la canne, posséder les terres les plus fertiles de l’île, mais cela aurait signifié me mêler aux affaires des planteurs, et ils me méprisent car je ne suis qu’à moitié espagnol. J’ai préféré prendre les devants et acheter des terres de montagne pour faire pousser du café. C’était risqué, mais cela a bien marché. Je suis un homme riche et libre maintenant ; je ne dois rien à personne.

— Sauf à ton père, compléta-t-elle du tac au tac, ce qui fit rougir Lisandru.

Ils s’arrêtèrent de parler et se regardèrent de nouveau longuement, comme lors de leur première rencontre. Ce fut Lisandru qui brisa le silence :

— Tu sais, je suis allé voir Francisco après t’avoir rencontrée. Je lui ai acheté ton portrait ; je n’ai même pas regardé le prix. Tu pourras le revoir si tu veux.

Saveria était flattée et, à la fois, songeuse. Elle prit une respiration et lui demanda calmement, en pesant ses mots :

— Pourquoi moi ? Pourquoi toutes ces visites ? Je ne t’ai rien caché  : je n’ai pas d’argent, une famille lointaine que je ne vais sans doute jamais revoir, pas de terres. Je ne comprends pas pourquoi je t’intéresse.

— Parce que tu me plais. Tu n’es pas comme les autres femmes que je connais. Tu es plus indépendante ; tu oses te moquer de moi, alors que beaucoup me parlent en baissant les yeux. Je te trouve belle, plus belle encore que ton portrait pourtant réalisé par un grand artiste. Et puis je suis libre. Ce n’est pas un petit village corse ici, où l’on soupèse chaque relation entre un homme et une femme selon les histoires entre leurs familles. Personne ici ne peut m’empêcher d’aimer qui je veux. Il faut que tu le comprennes. Et celle que j’aime, c’est toi.

Saveria resta sans voix. Elle ne s’attendait pas à une déclaration aussi franche ; elle en était émue et troublée. Il se leva pour partir, et elle le suivit. Au pas de la porte, ils se regardèrent de nouveau. Il effleura de sa main une boucle de ses cheveux, elle voyait qu’il avait du mal à partir, qu'il se retenait de l’enlacer. Et soudain, elle céda en l’embrassant. Elle aima la chaleur de ses lèvres contre les siennes, et tout se passa plus vite qu’elle ne l’aurait cru possible.

Leur respiration s’accentua ; leurs bouches ne semblaient plus pouvoir se quitter. Ils se levèrent en continuant de s’embrasser, et elle le poussa à la renverse sur son lit. Lisandru semblait ravi ; un sourire joyeux éclairait son visage. Elle se plaça sur lui, et il lui ôta le haut de sa robe pour la caresser. Saveria laissa pendre ses longs cheveux sur lui.

Elle aimait ses caresses, ses baisers. Elle soupira d’un plaisir qu’elle ne connaissait pas encore. Il enleva son pantalon et le reste de sa robe sans qu’ils cessent de se regarder. Saveria sentit une douceur partir de son ventre et monter progressivement dans le haut de son corps. Lorsque cette tendre vague atteignit son esprit, elle ne put se contenir et laissa échapper un cri qu’elle ne reconnut pas. Il accentua leur mouvement.

Elle jouit pour la première fois à la pénombre du crépuscule, découvrant les fibres de lumière qui semblaient constituer son corps. Lisandru se retira. Ils ne brisèrent pas le silence qui les unissait et passèrent leur première nuit ensemble, loin du monde des autres, pour se plonger dans le leur, tendre et incandescent.