Le portrait

Saveria fut reconnaissante d’avoir un ami qui la connaissait assez bien pour la pousser hors de l’isolement. Elle se mit en route pour le centre de Yauco, une petite ville prospère des montagnes de Porto Rico, où les habitants s’affairaient à leur commerce. Elle passa devant une pulpería, l’un de ces petits magasins où l’on vendait de tout : des légumes, du café, du rhum, des outils, des tissus importés d’ailleurs… Elle fut stupéfaite d’entendre les gérants parler corse entre eux. Voyant qu’elle les regardait, l’un des hommes l’aborda :

— Bonjour Madame, souhaitez-vous voir nos produits ? Nous venons de recevoir des ombrelles de Séville.

Le marchand lui parla en espagnol avec un fort accent corse. Au lieu de lui répondre, elle fit seulement un signe de refus et s’enfuit précipitamment. Elle n’avait pas envie de lui parler et que son propre accent la trahisse. Bien que cela n’eût guère d’importance, elle ne voulait pas attiser sa curiosité à propos d’une jeune femme de son pays qu’il ne connaissait pas. Elle traça son chemin directement jusqu’à l’église pour retrouver Francisco. Celui-ci l’embrassa et lui demanda :

— Alors, comment trouves-tu Yauco ? Tu sais qu’on commence à l’appeler le village des Corses dans tout Porto Rico ? Est-ce que cela te rappelle chez toi ?

Saveria regarda autour d’elle. En effet, les grandes maisons éparses autour de l’église présentaient quelques ressemblances avec celles qu’elle avait vues à Bastia, certaines étaient peintes de la même couleur rouge. En revanche, d’autres possédaient de grandes varangues au rez-de-chaussée, absentes des maisons qu’elle connaissait : ces salons ouverts sur l’extérieur l’intriguaient. Elle ne s’imaginait pas s’y prélasser à la vue de tous, mais à Yauco cela semblait naturel. Quant à l’église elle-même, elle ressemblait beaucoup à l’église Sainte-Julie de Nonza, dans le village de ses cousins. La façade était identique : la porte, déjà grande, paraissait immense, encadrée de piliers et surmontée d’un fronton rappelant les temples grecs. Elle le fit remarquer à Francisco et ajouta :

— C’est la même église, mais neuve.

— Effectivement, elle n’y était pas encore la dernière fois que j’ai visité Yauco. Ils viennent de la terminer.

Les Corses s’étaient donc bien installés dans ce village. Mais qu’est-ce qui les avait conduits jusqu’ici ? Lorsqu’ils commencèrent à être de plus en plus nombreux sur l’île, ils cherchèrent à acquérir des terres afin de ne plus vivre uniquement des pulperías, ces petits magasins que Saveria avait croisés sur son chemin. Or, les plaines étaient déjà occupées par les propriétaires espagnols, qui y cultivaient la canne à sucre. Il ne restait que les terres de montagne, dont personne n’avait encore perçu l’intérêt. Les Corses possédaient un bon savoir-faire en matière d’agriculture en pente et de construction de terrasses, et commencèrent à acquérir ces terres à bas prix. Ce fut une excellente affaire. Ils s’inspirèrent des cultures locales, comme celles du village de Domingo, et plantèrent des arbustes de café, qui poussaient mieux en altitude que dans la plaine. Le commerce du café prit rapidement une ampleur considérable  : la boisson était de plus en plus demandée en Europe, et Porto Rico devenait un exportateur de choix. Ces réussites commerciales contribuèrent au développement rapide de Yauco.

Afin que Saveria prenne la mesure de l’importance du café, Francisco lui proposa de se rendre dans une hacienda, ces grandes fermes où se déroulait la production. Pour y parvenir, ils quittèrent Yauco par une route bordée de caféiers. Ces arbustes produisaient des cerises recouvertes d’une pulpe rouge lorsqu’elles arrivaient à maturité. Ce n’était pas le fruit qui intéressait les cultivateurs, mais la graine, extraite puis broyée en poudre, avant d’être diluée dans de l’eau chaude. Le goût amer de ce breuvage stimulait le corps et redonnait de l’énergie.

Arrivés à l’hacienda, on leur servit immédiatement du café. La première tasse écœura Saveria ; elle la but par petites gorgées. Son estomac grogna, son cœur se mit à battre plus vite, et elle fut envahie par une sorte d’euphorie. Elle attrapa la main de son ami pour le faire lever, dansa et tourna autour de lui. Elle était de nouveau de bonne humeur et trouvait fantastique d’être à Porto Rico, de découvrir chaque jour quelque chose de nouveau. Saveria profita de ce regain d’énergie pour faire une proposition à Francisco : elle lui demanda un portrait dans les plantations de café. Elle savait qu’il n’aimait pas tellement en réaliser, mais elle voulait figer cet instant de bonheur sur une toile. Cette fois-ci, et pour son amie, il acquiesça.

Ils passèrent l’après-midi dans une parcelle surplombant la mer, visible au loin : lui à peindre, elle à poser avec soin. Saveria conserva pendant de longues heures ce sourire apparu après la tasse de café. C’est alors que le propriétaire de l’hacienda passa par là, alerté par ses travailleurs et intrigué par la présence d’un peintre dans ses plantations. Il s’approcha lentement, observant de loin cette scène inhabituelle qui tranchait avec le labeur quotidien de la terre en ces lieux.

Il ne voulut pas briser l’instant ni le lien particulier qui unissait le peintre à son modèle. Tandis qu’il observait en silence, il vit les nuages s’élever de la plaine pour rejoindre les sommets des montagnes. Il entendit les cris des singes de la forêt, plus haut, qui s’appelaient pour jouer. Il croisa le regard de la jeune femme lorsqu’il s’approcha finalement du peintre. Elle conserva son sourire, sans paraître surprise. Le soleil déclinant jouait sur son visage, illuminait ses joues rebondies, donnait du volume à sa longue chevelure. Il eut envie de dire au peintre de ne pas manquer ces détails, mais se retint.

Il examina attentivement le tableau et reconnut le travail de Francisco Oller, déjà célèbre depuis son retour à Porto Rico après avoir étudié à Paris auprès des plus grands impressionnistes. Il se sentit soulagé que ce soit lui qui retranscrive l’atmosphère douce de ce lieu, et lui faisait confiance pour révéler la beauté de cette femme.

Saveria quitta la pose lorsque l’homme repartit. Ils avaient passé un long moment à se regarder dans les yeux, sans tressaillir ni échanger un seul mot. Personne ne l’avait jamais regardée ainsi, avec une admiration muette qui la troubla profondément. L’avait-il trouvée belle ? Le peintre s’étira et lui expliqua qu’il s’agissait d’Alejandro, l’un des patrone les plus importants de Yauco, c’est le titre qu’on donnait aux propriétaires des terres agricoles. Il se disait reconnaissant qu’il ne les ait pas dérangés pendant son travail : le portrait était une grande réussite !

Saveria fut surprise du résultat. Elle se reconnaissait sur la toile, l’artiste avait été fidèle, mais une touche de mystère, apportée par la lumière et le paysage, dépassait le simple portrait. Elle le remercia chaleureusement et ils repartirent avant la tombée de la nuit. Ils se séparèrent, et sur le chemin du retour, elle repensa à cet Alejandro. Qui était-il ?

Arrivée chez elle, encore perdue dans ses pensées, elle faillit trébucher sur un bouquet de fleurs posé devant sa porte. Un ruban de soie retenait un message écrit à la plume :

« J’aimerais vous connaître — Lisandru Acquaviva. »

Ses mains tremblèrent à la lecture du message. Elle ne s’y attendait pas. Elle comprit que le message venait de l’homme qu’elle avait vu plus tôt : comme beaucoup à Yauco, il était corse. Alejandro n’était que la traduction espagnole de Lisandru. Il savait où elle habitait et connaissait ses origines, puisqu’il avait signé de son nom corse. Elle repensa aux personnes qui, ces dernières semaines, étaient passées devant la case et avec lesquelles elle avait échangé quelques mots. Sans doute travaillaient-elles pour ce patrone et l’avaient-elles informé de l’existence de cette étrange jeune femme étrangère vivant à l’écart.

« Acquaviva… » Ce nom résonnait en elle et lui rappelait les rivières vives et fraîches des montagnes corses. Elle ne savait pas à quoi s’attendre, et cette attention l’étonnait. Au moins, l’ennui allait s’éclipser, pensa-t-elle.