La nage

Quelques mois plus tard, Saveria vivait son idylle avec Lisandru, qui n’avait plus qu’une seule chose en tête : l’épouser. Saveria repensa à ses premières fiançailles avec Petru, qu’elle avait dû rompre par une lettre avant de partir à Porto Rico rejoindre son cousin. Celui-ci avait fui l’île et ne l’avait pas présentée à ses amis comme ils l’avaient promis à ses parents, alors qu’il les avait convaincus que leur fille trouverait un bon parti en émigrant. Cet accord secret entre eux, c’est son père qui avait fini par le lui révéler au cours des lettres qu’ils échangeaient, espacées chacune de deux mois.

Finalement, leur espoir pour leur fille d’épouser un Corse de Porto Rico n’aurait pas été déçu grâce à l’arrivée de Lisandru dans sa vie. C’est pour cela qu’elle était persuadée qu’ils se réjouiraient et accepteraient promptement son mariage lorsqu’ils recevraient sa dernière lettre, accompagnée de la demande officielle de son prétendant.

La jeune Corse se préparait donc à passer le reste de sa vie avec cet homme mi-corse, mi-espagnol. Elle s’en réjouissait, car il faisait la jonction entre les deux mondes. Entre eux, ils parlaient français, ponctué de quelques mots corses, et elle l’appelait Lisandru. Mais tout le monde l’appelait Alejandro et lui parlait en espagnol ; on le révéraît comme l’un des plus grands patrones de Yauco. Elle trouvait pesante la déférence des habitants envers Alejandro, ainsi qu’à son propre égard lorsqu’ils comprirent qu’elle allait devenir sa femme. Elle préférait quand il venait chez elle ou lorsqu’ils pouvaient partir hors de Yauco. C’était le cas tous les dimanches, quand Lisandru l’emmenait à la plage. La première fois qu’ils s’y étaient rendus, il avait compris qu’elle ne savait pas très bien nager et avait insisté pour qu’elle prenne des cours hebdomadaires. Il trouvait cela dommage qu’elle ne puisse profiter de la mer avec la chaleur qu’il faisait.

Alors que son mariage approchait et que Lisandru était occupé aux plantations de café, Saveria eut envie d’aller marcher pour prendre le temps de réfléchir et mesurer ce que représenterait cet événement dans sa vie. Elle décida de se rendre elle-même à pied jusqu’à la plage, malgré l’heure déjà avancée. Lorsqu’elle arriva, le soleil commençait doucement à se coucher. Des enfants pataugeaient les pieds dans l’eau et poussaient de petits cris lorsque les vagues venaient chatouiller leurs mollets.

Elle fit l’effort de se rappeler les baignades avec ses cousins en Corse, à la plage noire de Nonza, un là-bas qui avait compté pour elle mais qui n’était plus qu’un lointain souvenir, comme le pâle reflet d’étoiles sur la mer. Saveria compta le temps écoulé depuis son arrivée. Les saisons ne s’étaient pas enchaînées comme en Corse et la neige n’avait jamais succédé à cette chaleur de plomb ; le temps semblait figé dans un éternel été.

Elle avait passé le Nouvel An ; cela faisait donc un peu plus d’un an qu’elle avait débarqué à Mayagüez. Seulement un an ! pensa-t-elle. Elle avait pourtant l’impression d’être née ici. L’île espagnole l’avait marquée dans son âme et avait remplacé l’île italienne. La pensée de ses parents effleura son esprit, mais elle la repoussa. Les échanges de lettres avec eux étaient marqués par la pudeur ; ils lui manquaient, mais elle ne pouvait se confier entièrement par écrit. Elle savait qu’elle ne les reverrait sans doute jamais, ce qui la rendait mélancolique mais laissait toute sa place aux expériences qu’elle vivait ici, libérée des questions et des jugements de ses parents. Elle prit conscience que Porto Rico l’habitait désormais tout entière, éclipsant son île natale.

Elle regardait les enfants jouer sur la plage ; leur peau couleur café prenait un teint chaleureux au soleil couchant. La jeune Corse souffla. Une sensation de bonheur traversa son corps comme une onde, faisant frémir sa peau. Elle sentit que cette île des Caraïbes l’avait acceptée, qu’elle ne s’y sentirait plus étrangère ; elle découvrait cette étrange impression d’appartenir à un lieu. Elle marcha à l’écart et se retrouva bientôt seule. Le soleil reposait, rond, sur la mer. Pour célébrer la fin du jour, il irradiait le ciel de rayons rouges qui s’imprégnaient délicatement sur ses pupilles.

La nouvelle Portoricaine décrocha les agrafes qui tenaient sa robe, la laissa tomber jusqu’à ses chevilles, l’écarta d’un coup de pied, courut vers les vagues et entra dans la mer en s’y jetant. L’eau mouilla ses longs cheveux, qu’elle aurait tant de mal à peigner ce soir. Tant pis. Saveria se mit à nager le crawl vers le soleil dont une partie avait déjà disparu sous l’horizon, englobée par la mer. Elle aimait les battements vifs de cette nage que son professeur lui avait apprise ; le crawl était peu connu en Europe mais répandu dans les Caraïbes, car c’était une nage amérindienne. Elle accéléra le rythme : elle voulait sentir son corps en action, se mouvant dans le vide qui grandissait sous elle à mesure qu’elle s’éloignait de la côte.

D’un mouvement vif, elle plongea à la verticale et s’enfonça de quelques mètres. Sous la surface, le silence et l’obscurité l’apaisaient. Elle se retourna pour se retrouver allongée, le visage vers la surface, tirée vers le haut par l’air contenu dans ses poumons. Elle ouvrit les yeux et vit, à travers la multitude de bulles qui remontaient avec elle, la lumière orangée du soir transpercer la mer dans un ultime éclat vert.

Elle flottait maintenant sur le dos, immobile, contemplant les couleurs du ciel s’éteindre tour à tour, laissant place aux étoiles, ces lumières d’espérance. Elle était à au moins mille mètres de la côte. Dans l’immensité de la mer et de la nuit, son île lui semblait si isolée…

Des feux de villageois s’allumèrent sur le rivage et lui indiquèrent le chemin du retour. Elle prit son temps en nageant la brasse. Lorsqu’elle atteignit le bord, elle était épuisée mais heureuse d’être allée aussi loin et d’avoir perdu le fil de ses pensées. Elle retrouva à tâtons sa robe sur la plage, l’enfila et rentra au plus vite vers Yauco, car elle avait froid et Lisandru devait s’inquiéter.

Elle repensa à son mariage et au fait qu’elle devrait quitter son jardin secret pour s’installer dans la maison bourgeoise des Acquaviva. Elle se demanda si cela lui plairait ; elle n’avait pu la voir que de l’extérieur pour l’instant. Elle avait conscience qu’elle ne contrôlait plus complètement son destin.

Ses pieds quittèrent le sable pour s’aventurer sur un chemin de terre et de pierres. Elle croisa un arbre du voyageur et en caressa une grande feuille, passant son doigt le long de la rainure avant de serrer le pendentif que lui avait offert Domingo et qu’elle portait autour du cou. En fermant les yeux, elle se sentit reconnaissante de la vie qui lui avait été offerte.