Le jardin

La petite case que Domingo prêtait à Saveria était sur un flanc de montagne, dans les abords de Yauco. La maison était très modeste et servait aux villageois lorsqu’ils descendaient vendre le café en ville ; elle ne comportait qu’une seule pièce et le strict mobilier nécessaire. Cependant, la jeune femme l’apprécia tout de suite, car elle se trouvait au sein d’un jardin majestueux.

Au départ, Saveria dormit beaucoup et ne profita pas du jardin. Dans ses rêves, elle revoyait les malades du choléra et ressentait presque l’odeur de la maladie. Souvent, elle était prise de regrets et se rappelait les visages qu’elle avait abandonnés à l’hôpital. La vérité était qu’elle n’avait pas pu tous les soigner. Elle repensait à cette grand-mère, à un stade avancé de la maladie, qui l’avait suppliée de la guérir. Mais son état était tel qu’elle n’avait pas osé s’en approcher. Elle était morte dans la nuit, à l’hôpital de fortune, loin des siens. Cette vision la faisait encore frissonner et elle s’en voulait de l’avoir laissée seule.

Petit à petit, ces souvenirs du village s’estompèrent et Saveria reprit goût à sortir de la case et à se promener dans le jardin. À l’auberge Follo, elle s’était habituée aux fleurs colorées d’Angel, mais ici, c’était encore plus somptueux. Bien au-dessus d’elle, un grand arbre à chironja laissait paraître ses énormes fruits ronds, si bien qu’elle se sentait petite face à ce géant. Sur son tronc s’enroulait une liane aux fleurs mauves et denses, une couleur qui n’existait pas en Corse et qui l’intriguait. Du sol, elle était trop basse pour cueillir les chironjas, mais plus loin, des manguiers lui offraient généreusement leurs fruits sucrés, dont elle profitait chaque jour. Mais pour elle, le plus beau restait ces arbustes recouverts de grandes fleurs écarlates. Elle observait une fleur de près lorsqu’un papillon d’une rapidité saisissante s’approcha et se posa un instant sur le pistil jaune. Elle s’aperçut qu’elle s’était trompée : ce n’était pas un papillon, mais un petit oiseau, très vif, de couleur émeraude. Il battait des ailes si vite qu’on les voyait à peine. Il continua à butiner de fleur en fleur, au grand plaisir de Saveria. Ah ! Si seulement elle pouvait rapporter ces fleurs pour le jardin de ses parents, ils seraient émerveillés.

Il passa plusieurs jours ainsi, où la jeune femme ne sortit pas de la case et de son jardin. Elle ne voulait rencontrer personne ; elle se disait qu’elle pouvait être encore contagieuse, même si cette excuse semblait de moins en moins vraisemblable. En vérité, elle n’avait plus de but. Elle ne connaissait personne à Yauco, elle savait que son cousin ne viendrait jamais la chercher, elle ne savait pas quoi faire et voulait à tout prix éviter d’y penser. Heureusement, elle avait tort quand elle pensait que personne ne veillait sur elle, car un midi, sa solitude fut rompue par l’arrivée d’un visiteur.

Francisco, le peintre qui était devenu son ami à l’auberge du port de Mayagüez, s’était inquiété pour elle. Il n’avait pas pu lui dire au revoir (en effet, elle se rendait compte qu’elle était partie si précipitamment !) et il ne lui connaissait aucune famille sur l’île. Lorsqu’il entendit des nouvelles du village des anciens esclaves, il s’enquit du sort de Saveria. Il fut soulagé d’apprendre qu’elle allait bien et s’était installée à Yauco. Il partit pour lui rendre visite, mais mit quelques jours à la trouver : personne ne l’avait vue à Yauco (effectivement, elle n’avait pas osé se rendre en ville  !) et il dut persévérer pour la retrouver dans cette petite case. Saveria était émue de tout le mal qu’il s’était donné ; elle en pleura des larmes de joie. Après leurs retrouvailles, Francisco lui demanda :

— Cela fait longtemps que tu vis seule ici ?

— Je n’ai pas compté les jours, lui avoua-t-elle, sûrement un mois. Le travail a repris d’autant plus belle pour les gens du village quand le choléra fut guéri ; ils sont occupés aux caféiers maintenant. Je sais qu’ils finiront par redescendre pour vendre leur récolte quand ils auront fini, j’attendais ce moment pour sortir.

— Mais pourquoi n’es-tu pas revenue à l’auberge Follo plutôt que de rester seule ? C’est assez rudimentaire ici, je m’inquiète pour toi, tu devrais être en ville, avoir des amis à qui parler…

Saveria soupira.

— Je ne sais pas. J’avais l’impression que revenir à Mayagüez était un retour en arrière, et j’ai envie d’avancer. Je ne veux pas retourner sur mes pas. Et puis, c’est la première fois de ma vie que je vis seule, j’avais envie de voir si j’en étais capable.

Francisco fit une courte pause. Saveria le surprenait et il était satisfait de l’avoir retrouvée bien qu’un peu inquiet.

— Je comprends, dit le peintre, on a chacun notre grain de folie. Mais tu ne peux pas rester seule ainsi indéfiniment. Je connais des Corses à Yauco, tu devrais venir avec moi pour les rencontrer, je suis sûr qu’ils pourront t’aider.

Saveria fit la moue. Elle avait si bien appris à parler l’espagnol, elle avait réussi à devenir l’amie des hôtesses de l’auberge Follo ainsi que des anciens esclaves. Et maintenant, elle devait de nouveau rencontrer des Corses ? Ils allaient lui poser des questions sur ses parents, son cousin, son village. Ils ne la verraient pas comme une femme qui avait sauvé des vies et soigné des maladies, mais comme une pauvre fille isolée à marier au plus vite avec le premier venu ! Ils brailleraient des chansons corses après s’être enivrés de vin ! Ce n’était pas possible : elle avait ses limites. Elle devait conserver l’honneur qu’elle avait durement acquis sur cette île.

Le peintre vit le reflet des pensées folles de Saveria dans ses yeux  ; il se dit qu’il valait mieux la laisser tranquille. Il ne battait toutefois qu’en retraite temporaire : une idée lui était venue pour la faire sortir de chez elle.

— Je te donne rendez-vous demain midi devant l’église de Yauco. Ne sois pas en retard.

Une fois qu’elle fut de nouveau seule, Saveria trépigna, car elle savait qu’elle irait le rejoindre, malgré sa réticence.