Ressaisissement
Qu’est-ce que le temps ? Si celui-ci est pareil à l’eau qui s’écoule dans une rivière, peut-il soudainement s’agiter, devenir un torrent puissant ? Peut-il se tarir, devenir souterrain, ne plus être perçu ? Pour Saveria, son expérience du temps dans le village de Domingo, frappé par le choléra, fut radicalement différente. Elle y séjourna deux semaines, mais l’alternance du désespoir et de l’espoir, au fil des journées, lui donna l’impression d’être restée plus longtemps au village des anciens esclaves qu’à l’auberge Follo. Et pourtant, malgré ces journées si pleines qu’elles semblaient s’étirer, elle manquait de temps. Chaque instant comptait : il fallait réfléchir vite, agir vite, car attendre pouvait compromettre des vies. Heureusement, elle n’était pas seule. Domingo l’accompagnait partout ; ces jours intenses à agir ensemble scellèrent leur amitié.
Le premier jour, Saveria fit le bilan de la situation. Chaque famille s’était recroquevillée dans sa case, et chacune comportait au moins un membre atteint, plus ou moins gravement. Une dizaine de morts avaient été dénombrés parmi les deux cents habitants du village, surtout des personnes âgées et quelques enfants. Les corps gisaient encore dans les cases ou à l’arrière ; on ne savait pas quoi en faire, personne n’osant y toucher. Saveria les comprenait : le choléra asséchait tellement les malades par des diarrhées et des vomissements à répétition que les cadavres étaient méconnaissables. Pour elle, ils ressemblaient aux momies égyptiennes dont elle avait tant entendu parler, avec rien que la peau sur les os. Il fallait dépasser ce dégoût face à la mort et la regarder en face : les cadavres devaient être enterrés sans délai.
Des hommes creusèrent une fosse commune au bord du village, ce qui leur prit toute la journée. À la nuit tombée, une charrette conduite par Domingo fit le tour des cases. Chaque famille devait elle-même y porter ses morts. Certaines furent difficiles à convaincre et les pleurs résonnaient entre les murs. On alluma des bougies pour mieux voir, et le jeu des ombres et des lumières rendait la scène encore plus macabre. Lorsqu’un courant d’air faisait vaciller la flamme, il semblait que les cadavres tressaillaient et revenaient à la vie. Pourtant, c’était le premier sursaut du village pour combattre le choléra, et les habitants comprenaient au fond d’eux-mêmes qu’ils n’avaient pas le choix. Certains d’entre eux sortirent de leur case et aidèrent Domingo à frapper aux portes. Quand le tour funèbre fut terminé, ils renversèrent le contenu de la charrette dans la fosse commune et la refermèrent. Ils rentrèrent chez eux et les pleurs cessèrent, un silence de plomb s’abattit sur le village.
La deuxième action de Saveria prit plusieurs jours et rencontra quelques résistances. Elle voulait établir un « hôpital » pour accueillir les malades les plus graves et les isoler du reste de la population. Aucune famille n’accepta de quitter sa case pour que celle-ci puisse servir de lieu de soin. La jeune femme fut révoltée par ce manque de dévouement, même si elle pouvait le comprendre : si sa propre famille s’était retrouvée dans la même situation en Corse, ses parents auraient également refusé, et s’ils l’avaient fait, elle leur en aurait voulu. Il fallut donc construire une nouvelle case de toutes pièces, et rapidement. Cette tâche fut, paradoxalement, presque une bénédiction : en abattant des arbres, rabotant les troncs, assemblant les poutres et posant les feuillages pour le toit et les murs, les villageois pouvaient penser à autre chose que la maladie qui les hantait.
Non, la principale résistance n’était pas là, mais dans l’esprit des malades et de leurs proches. En effet, il fut difficile de convaincre les familles d’amener un frère ou une mère dans l’hôpital de fortune. Elles avaient l’impression de les condamner à une mort certaine et à la fosse commune, non loin. Saveria joua un rôle crucial pour convaincre les familles : elle savait trouver les mots justes. Elle raconta l’histoire de Rosa, sa guérison et la fête qui s’en suivit. Elle leur dit que son village en Corse avait été frappé par le même mal et qu’il s’en était relevé. Même si ce point était faux — le choléra n’avait jamais atteint Santo-Pietro-di-Tenda — ce sont les histoires venant de Bastia qu’elle avait entendues enfant qui lui permirent de broder sur ce sujet. Elle assura aux familles qu’on s’occuperait mieux de leurs proches qu’elles ne le feraient elles-mêmes, qu’elle allait s’en charger personnellement. Cet argument les convainquit progressivement, et les malades furent enfin regroupés dans l’hôpital improvisé.
Saveria avait encore une autre carte en main pour être utile : son livre de médecine. Il livrait une clef de la maladie, et lui avait donné de l’espoir lors de son arrivée au village : il expliquait que le choléra se propageait par l’eau. Celle que les villageois buvaient, ou dont ils se servaient pour cuisiner et se laver, devait être contrôlée. C’était assez simple : tout le monde la prélevait au même endroit, dans le bassin d’une rivière proche du village. Saveria s’y rendit. L’eau était calme mais non stagnante. Elle se permit une courte pause au bord de la vasque, mais n’osa ni s’y baigner ni boire de son eau. Elle réfléchissait : il faudrait sûrement construire des filtres, même rudimentaires, pensa-t-elle, à base de sable et de charbon…
Ses pensées furent interrompues par un bruit. Une villageoise apparut sur un chemin longeant la rivière, et venait vers Saveria. Elle regardait ses pieds et s’arrêta un instant pour resserrer sa ceinture. Elle passa devant Saveria et la salua avant de rentrer chez elle. C’est alors qu’un doute assaillit la jeune Corse, qui se précipita sur le chemin d’où venait la femme. Après quelques pas, elle comprit grâce à l’odeur : les villageois venaient ici pour se soulager. Le bruit de la rivière couvrait les sons désagréables et les feuillages permettaient de se dissimuler. Elle fit demi-tour ; elle connaissait maintenant l’origine de la contamination, en amont du point d’eau du village.
Une fois les habitudes des villageois changées, le remède final fut le temps. De torrent, il finit par reprendre son cours habituel. La situation se calma peu peu : l’hôpital se vida progressivement ; les soins restaient nombreux, mais de plus en plus faciles. Au bout de deux semaines, le village put respirer. La guérison fut réelle, mais elle ne laissa pas place à la joie ou à la fête comme à l’auberge Follo. Les pertes laissaient des traces indélébiles ; ces blessures-là mettraient du temps à guérir, en particulier pour les familles qui avaient perdu des enfants.
Domingo gagna le respect des villageois et prit plus de responsabilités pour les siens. Il se préoccupa des affaires courantes qui ne pouvaient pas s’arrêter : les récoltes du café, les affaires avec la ville pour vendre les grains et gagner leur pain. Les villageois étaient reconnaissants envers Saveria et elle ne manquait de rien, mais elle se sentait de moins en moins à sa place. Il était temps de partir, mais elle n’osait pas retourner à l’auberge tant qu’elle aurait pu être contagieuse. Même si cela était improbable, elle le craignait, et le souvenir des mourants l’obsédait.
Domingo remarqua qu’elle avait besoin de repos et lui proposa de séjourner dans une maisonnette en bordure de Yauco, qu’il utilisait quand il descendait pour les affaires. Elle accepta. Elle souhaitait partir discrètement, accompagnée seulement d’un jeune homme pour porter sa valise. Elle prit Domingo dans ses bras pour le saluer ; il se remit à sangloter (elle s’en était habituée). Elle réalisa qu’elle ne ressentait ni joie ni peine en le serrant : elle avait l’impression de jouer un rôle et qu’ils ne se disaient pas vraiment au revoir. Domingo lui offrit des vivres et un petit bijou finement taillé, représentant une femme à la longue chevelure et au ventre rond. Il lui demanda de le porter pour qu’elle soit protégée. Elle n’y croyait pas, son livre lui avait mieux servi qu’une amulette, mais l’accepta en souvenir. Elle se mit en route vers Yauco, plus bas dans la vallée.