Les tumultes d'une vie

Domingo et Saveria firent le chemin en une longue journée de marche pour rejoindre le village des anciens esclaves, dans les hauteurs de Yauco, au sud-est de l’île. L’itinéraire le plus court passait par les montagnes, où la tempête avait laissé des sillons d’eau mordant la terre. En chemin son compagnon de route prit le temps de lui raconter l’histoire des siens, lorsque son souffle n’était pas coupé par les montées abruptes :

— Je m’appelle Domingo car ma mère m’a donné naissance à Santo Domingo.

— Saint-Domingue à Haïti ? lui demanda Saveria.

Domingo soupira. Le pays était aujourd’hui coupé en deux, entre l’ancienne colonie française et la colonie espagnole. Heureusement, la marche allait être un peu longue, et il aurait le temps nécessaire pour lui expliquer l’histoire tourmentée de son pays d’origine.

— Fut un temps où ma mère était esclave dans une plantation de la colonie française. Cela n'a pas duré car elle a fait partie des hommes et des femmes qui se sont révoltés et ont chassé les esclavagistes hors de l’île. Elle fut même présente à la cérémonie vaudou de Bois-Caïman où commença la révolution haïtienne.

Domingo se mit à marcher à côté de Saveria, à son rythme. Le regard rêveur, il repensait à la vie de sa mère comme si c’était la sienne. Il faillit presque buter sur un arbre tombé sur le chemin.

— Est-ce que tu connais la princesse Cécile ? Non… vraiment ? C’est étrange, car son père vient de Corse, comme toi. C’était un prince sur son île, enfin, c’est ce qu’on dit ! Bien sûr, il n’a pas reconnu sa fille mulâtre… Il l’aurait dû, car la princesse Cécile est une personne extraordinaire que ma mère a connue personnellement. C’est elle qui a galvanisé nos troupe au Bois-Caïman. Elle avait l’un des premiers rôles dans la cérémonie vaudou : elle a sacrifié le cochon créole et en a versé le sang. Ce sang noir nous unit tous, et ma mère l’a bu dans la coupe tendue par la princesse elle-même, lui donnant la force de triompher des esclavagistes !

Domingo se ressaisit en voyant le visage effrayé de Saveria. Il se rappela qu’elle était encore jeune. Il se reprit, baissant la voix :

— Je ne veux pas t’effrayer avec tout cela. Mais l’histoire de notre peuple est remplie de violence, que nous le voulions ou non. Nous l’avons subie ; nous pouvons la faire subir. Ma mère avait l’espoir que notre peuple regagne sa liberté. Pendant la révolution, elle a suivi l’armée de Toussaint Louverture, son héros. Ils sont allés se réfugier à Santo Domingo dans la partie espagnole de l’île, d’où je tiens mon nom. Si tu étais un oiseau, tu pourrais y aller facilement depuis Mayagüez : les deux îles ne sont pas si éloignées que cela.

Domingo arrêta son récit. Sur leur chemin se trouvait une petite cascade, et ses mots laissèrent place au bruit de la chute de l’eau. Saveria eu le temps de boire un peu d’eau fraîche et d’observer les reflets du soleil miroiter dans le bassin de la cascade. Ils durent sauter de rocher en rocher pour traverser le cours d’eau et reprendre le chemin. L’ancien esclave poursuivit l’histoire de sa mère :

— Délivrée de ses chaînes, suivant son héros, ma mère plaçait un grand espoir en Toussaint Louverture. Cependant, sa confiance fut trahie lorsque Toussaint, comprenant qu’il devait financer son armée, força ses propres gens à travailler de nouveau dans les plantations. C’était du travail obligatoire, non pas de l’esclavage ; néanmoins, de son avis, cela y ressemblait beaucoup ! Elle avait quand même un salaire, et put, pendant ces années de labeur, amasser un pécule.

Autour d’eux, des arbres touffus les enveloppaient ; ce rideau végétal les protégeait du monde extérieur et rendait la discussion propice aux confidences. Domingo continua son discours :

— Ma pauvre mère… c’est lorsque les Français ont changé leur fusil d’épaule, oubliant leurs valeurs et les acquis moraux de leur propre révolution, qu’elle a sombré dans un profond désespoir. Tiens, c’est aussi à ce moment-là qu’un autre Corse entre dans l’Histoire. Tu le connais, celui-là : Napoléon Bonaparte. Les calculs de Toussaint Louverture avaient bien fonctionné et son pouvoir sur l’île s’était accru, attisant les craintes de l’Empereur. Il envoya une expédition pour reprendre le contrôle de l’île. Il n’y parvint qu’en partie, mais Santo Domingo fut reprise. Une fois le territoire contrôlé, il rétablit l’esclavagisme. Voilà. C’est comme cela que l’espoir de ma mère mourut et que je suis né esclave, quelques années plus tard.

Domingo s’arrêta pour regarder fixement Saveria. C’était ce même regard qui l’avait surprise l’autre jour, un regard intense qui laissait paraître ses malheurs et sa volonté, un jour, d’y mettre fin. Elle comprit qu’il la jugeait aussi : il voulait avoir son opinion sur l’histoire de sa famille. Elle lui répondit prudemment :

— Je suis désolée pour ce que nous vous avons fait. Aucun enfant ne devrait naître esclave.

C’était la première fois qu’elle exprimait son opinion sur une affaire politique. Cette position, bien qu’encore hésitante, était un germe qui grandirait au fil du temps et de ses rencontres sur l’île. Domingo apprécia la réponse de Saveria et continua de dérouler sa vie :

— Je suis né esclave, mais je n’ai pas connu le travail en tant qu’esclave. Lorsque je n’étais encore qu’enfant, le roi espagnol ratifia un décret pour Porto Rico : la main-d’œuvre manquait sur l’île. Des colons de toutes nationalités et couleurs de peau étaient les bienvenus pour développer le territoire, tailler dans ses forêts denses, y faire pousser de la canne ou du café, et enrichir la couronne au passage. La rumeur courut que les Espagnols étaient assez peu regardants quant au fait que les hommes noirs soient esclaves ou libres en arrivant à Porto Rico ; s’ils y parvenaient, ils avaient droit à une terre et gagnaient leur liberté. En attendant cette nouvelle, la flamme de l’espoir se raviva chez ma mère. Elle déterra son pécule et put payer une traversée pour s’enfuir. A son arrivée les espagnols ne posèrent pas de questions. Ils avaient besoin des Noirs comme des Blancs pour équilibrer le rapport de force sur l’île. Si nous sommes en nombre égal, aucune partie ne prendra trop fortement le dessus et ne pourra faire de l’ombre aux Espagnols. Elle fut rejointe par d’autres des siens, qui avaient connu une histoire similaire, et ensemble ils fondèrent notre village dans les hauteurs de Yauco. Il faut que tu comprennes que c’était la première fois pour eux qu’ils avaient leurs propres terres, et que nous y tenons comme à un trésor, bien qu’elles ne valent pas grand-chose par rapport aux plaines où pousse la canne. Mais ces terres, ce sont les nôtres. Nous arrivons à cultiver du café, qui pousse mieux dans les montagnes que sur la plaine. Ce travail est néanmoins dur, mais il nous a permis de construire notre village, de le faire grandir chaque jour. Jusqu’à ce que cette maladie nous frappe, que le destin s’acharne contre nous, comme s’il cherchait à nous éliminer jusqu’au dernier. L’histoire des miens que je viens de te raconter va sans doute s’arrêter maintenant. Si on ne nous soigne pas, nous allons tous y passer.

Domingo se remit à sangloter et accéléra la marche pour que Saveria ne remarque pas trop ses larmes. Celle-ci était véritablement émue par l’histoire de Domingo et de sa mère et y réfléchit longuement en marchant seule derrière l’homme noir. Elle semblait mieux le connaître depuis qu’il s’était livré à elle. Ils marchèrent ainsi, sans plus se parler jusqu’à atteindre un petit col qui offrit la vue sur le village des anciens esclaves et sur leurs plantations de café.

Il était encore tôt, et la vallée, épargnée des vents, révélait peu à peu sa splendeur. Le temps habituel de Porto Rico semblait revenu. Le soleil battait son plein, et la forêt, encore humide du passage de la tempête, fumait d’une vapeur légère. Au loin, les arbustes de café se mêlaient aux arbres qui les protégeaient du soleil ; leurs teintes de vert, vives pour les caféiers, se mélangeaient subtilement. Rien ne laissait prévoir le désespoir des habitants du village. Ce n’est qu’une fois arrivée aux premières maisons, et voyant Domingo, inquiet et tremblant, prendre des nouvelles des siens, que Saveria prit peur et se rappela la mission qui l’avait conduite ici.

L’espoir que ces gens avaient placé en elle lui pesait. Quoi qu’il se passe, elle se promit d’éviter toute forme de contact physique. Dans son livre, elle avait lu le passage sur la théorie des germes de Pasteur : des microbes pouvaient être présents partout. Elle devait faire très attention et éviter de tomber malade elle-même si elle voulait pouvoir guérir les autres. Même l’air qu’elle respirait pouvait être vicié si les malades se regroupaient sous un même toit. Elle enroula son visage jusqu’aux yeux dans un foulard. Elle n’avait pas de gants, mais se fixa la règle de se laver les mains chaque heure. Le savon, qui avait été son unique achat au port de Marseille, allait enfin lui servir.

Ils arrivèrent à la fin du jour, et elle dormit dans la maison de Domingo. Elle était seule dans la chambre qu’on lui avait laissée ; la famille dormait à côté, sur la même paillasse. Les visites commencèrent au petit matin ; leur réalité morbide remplit Saveria d’effroi. Elle revint en fin de matinée dans sa chambre, s’assit sur le lit et prit sa tête entre ses mains. Elle le savait : les images allaient y rester jusqu’à la fin de son existence. Dans certaines maisons, on n’avait pas osé toucher aux défunts, et leurs cadavres desséchés pourrissaient avec un sourire macabre aux lèvres. Des malades gravement atteints, qui allaient bientôt rejoindre les rangs des cadavres, rampaient au sol pour se sortir de leur fange immonde et blanchâtre, qu’ils excrétaient en quantité. Mais le pire, pour Saveria, était les enfants au regard vitreux, au corps décharné, qui ressemblaient à de vieilles personnes rapetissées et qui surtout — Saveria en était certaine — avaient perdu à jamais leur innocence. Cette maladie brisait la volonté et la vie de ceux qu’elle touchait. Elle fut prise d’un vif désespoir.

C’est sa raison qui la rappela à l’ordre, qui la poussa à sécher ses larmes et à sortir de nouveau de sa chambre pour effectuer des visites. Son regain d’espoir reposait sur la conclusion de ses observations : la maladie qui les tuait avait un nom. Elle avait déjà frappé la Corse lorsqu’elle était jeune. Elle se nommait choléra. Mettre un nom sur le mal permettait à Saveria de savoir la marche à suivre pour sortir le village de son impasse.