Un rêve et des souvenirs

Sur le ferry à destination de la République dominicaine, Saveria avait paniqué. Elle savait que le capitaine cubain avait compris qu’elle était recherchée. Elle pouvait sentir l’emprise de son mari tentant de la ramener à lui, déployant sa puissance et ses relations pour arriver à ses fins. Elle n’arrivait pas à imaginer un retour à Porto Rico, à accepter les mensonges de Lisandru et à retourner vivre avec lui. Pour poursuivre sa fuite, elle ne voyait qu’une seule solution : sauter par-dessus bord avant l’arrivée au port.

Sa cabine comportait un bureau, qu’elle s’empressa de démanteler. Elle récupéra un morceau de bois qu’elle jeta discrètement à la mer. Elle avait vu juste : le morceau flottait sur l’eau. De nouveau dans sa cabine, elle essaya de se calmer. Elle devait attendre patiemment que la côte soit bien visible, tout en veillant à ne pas être trop proche du port où elle risquait d’être remarquée. Au coucher du soleil, le moment lui sembla opportun. Pour se donner du courage, elle se rappela de tous ces entraînements de natation à Porto Rico. Elle se déshabilla, ne gardant que ses sous-vêtements, prit la planche du bureau sous le bras et profita du soleil rasant du soir, qui éblouissait les passagers du navire, pour la jeter à l’eau. Celle-ci flotta comme le morceau de bois de tout à l’heure. Même si elle ressentait de la peur à l’idée de plonger depuis le pont du bateau, elle savait qu’elle ne pouvait pas attendre que la planche s’éloigne. Elle dut faire un véritable effort pour ne pas réfléchir et enjamba la barrière avant de se jeter dans le vide.

Elle ferma les yeux au moment de l’impact pour les rouvrir sous l’eau. Les bulles, comme elle, remontaient à la surface ; le ferry la dépassa puis s’éloigna. Personne ne semblait s’alarmer sur le pont : son coup avait réussi. Elle eut envie de crier de joie, mais se retint. Pendant un moment, elle eut peur de ne pas retrouver sa planche. Elle dut nager quelques minutes avant de l’apercevoir dériver et de la rejoindre péniblement. Lorsqu’elle la glissa sous elle, elle comprit qu’elle s’était mise dans de beaux draps. L’eau était plus froide qu’elle ne l’avait imaginé ; la planche la maintenait à flot, mais elle devait faire des efforts pour rester correctement allongée dessus. Après une heure passée à nager vers la côte, alors que la nuit tombait, elle réalisa qu’elle avait commis une erreur : elle avait sauté beaucoup trop tôt. Le rivage, qui lui avait semblé proche depuis le ferry, paraissait désormais inatteignable depuis sa planche, au milieu de la mer des Caraïbes.

Lorsque les étoiles apparurent, elle mémorisa leur position afin de garder le cap vers le rivage. Le froid devenait intolérable ; dès qu’elle arrêtait de nager pour se reposer, tout son corps se mettait à trembler. Les heures s’allongeaient ; elle ne réfléchissait plus. Elle était devenue une machine, enchaînant lentement les mouvements de crawl. Elle n’avait aucun autre choix que de continuer à battre des jambes et des bras ; l’espoir l’abandonnait progressivement. Elle n’avait aucun moyen de savoir si elle se trouvait encore loin de l’île. Elle avait des moments d’absence. Elle reprenait ses esprits lorsqu’une vague la renversait ; elle se ressaisissait alors, effrayée, seule dans la mer. Elle retrouvait sa planche puis reprenait sa nage. Inexorablement, ses forces déclinèrent ; elle était de moins en moins consciente de ce qu’elle faisait. Jusqu’au moment où elle cessa complètement de nager. Elle s’agrippa à sa planche, qui meurtrissait son ventre et sa poitrine, pour se laisser dériver. Elle pensait que les courants allaient l’emmener loin au large, rendant inutiles tous les efforts qu’elle avait faits, et que c’était la fin pour elle.

Le froid l’enveloppait comme une seconde peau ; les vagues redoublèrent d’intensité lorsqu’une d’elles la renversa de sa planche. Elle était sous l’eau et se résignait déjà à périr noyée lorsqu’elle sentit du sable sous ses pieds. La vague qui l’avait chavirée annonçait le rivage : les courants l’avaient sauvée au lieu de la condamner. Ironie cruelle : il ne lui restait plus assez de force pour atteindre la plage. Heureusement, les vagues l’aidèrent en la poussant vers la rive, comme si la mer souhaitait qu’elle reste en vie. Sur le sable, elle se traîna quelques mètres avant de s’effondrer. Puis elle serra le pendentif de Domingo dans sa main et pria. Sans aucun doute, cette déesse inconnue l’avait protégée. Plus tard, elle sentit qu’un homme l’avait hissée sur ses épaules. Rassurée, elle sombra dans un sommeil profond.


Dans son rêve, Saveria marchait sur un chemin de montagne, solitaire. Elle suivait le cours d'une rivière ; l'aube ne s’était pas encore levée mais le ciel était clair grâce à la pleine lune, dont la pâleur donnait un reflet nacré aux rochers. Elle suivait un chemin que bien des animaux, mais peu d’hommes, avaient emprunté.

Le rêve de Saveria était doux ; il la berçait dans un paysage familier. Endormie, elle ne se rendait pas compte qu'elle retrouvait un lieu qu'elle avait laissé derrière elle : la rivière de son village en Corse où elle aimait se baigner. Elle redécouvrait ce lieu en rêve, comme si c'était la première fois. Elle se baignait nue dans une vasque, bercée par une eau chaude et réconfortante, saisie par un sentiment de paix à l’arrivée de l’aube.

Par la magie du songe, les étoiles continuaient de briller de tout leur éclat, plus éclatantes encore que les premiers rayons du soleil, refusant de céder leur place au jour. La rivière devenait vivante ; des couleurs chatoyantes révélaient désormais ses formes.

Le mécanisme du rêve s’arrêta progressivement ; la lumière du jour baignait également la plage où Saveria avait échoué. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, Saveria fut bouleversée : elle avait échappé à la mort. Contre elle dormait un homme qu’elle ne connaissait pas. Elle ne savait pas non plus ce qu’elle faisait dans un hamac, nue de surcroît. Elle ne se soucia guère de la situation ; le simple fait d’être vivante surpassait tout le reste. Elle éprouvait une profonde gratitude envers cet homme qui s’était occupé d’elle.

Elle referma les yeux en pensant à son rêve ; elle reconnaissait maintenant la rivière de son enfance. C’était un choc pour elle de revoir ce paysage profondément enfoui dans sa mémoire et pourtant encore si présent. Sa première pensée fut d'y retourner, dès que possible. Prendre le ferry du retour pour la Corse, revoir ses parents. Elle repensa à son ancien fiancé, Pedru, qu’elle avait perdu en partant pour Porto Rico, ainsi qu’à la lettre qu’elle lui avait écrite et à laquelle il n’avait jamais répondu.

À la pensée de ce qu’elle avait quitté pour se rendre à Porto Rico et de la manière dont son aventure s’était terminée, la tristesse l’envahit. Elle se mit à sangloter, ce qui réveilla l’homme à ses côtés. Il la regarda, immobile et interrogatif. Il caressa le visage de Saveria pour essuyer ses larmes, puis la rassura en la prenant dans ses bras. Ils n’échangèrent pas un mot et restèrent enlacés. Elle sentit le désir monter en lui, mais il restait immobile. Il semblait ne pas vouloir la brusquer. Ce fut elle qui, sous le coup de l’émotion, ne put se retenir de l’embrasser. Elle trouvait cet homme touchant ; il se laissait faire et se contentait de la caresser délicatement. Le hamac se balança doucement ; Saveria était vivante.