La rescapée
Le pêcheur Nizao se rendait rarement sur le rivage ; il préférait pêcher dans les lacs et les rivières des montagnes où il avait grandi. Cependant, il n’avait pas d’autre choix aujourd’hui que de se rendre à la mer pour trouver des prises. La pêche avait été particulièrement mauvaise dans les coins qu’il connaissait, comme c’était le cas chaque année avant la période de reproduction des poissons d’eau douce. Il savait que ce calme dans les lacs et les rivières n’était qu’une accalmie avant le faste du printemps, mais, en attendant, il devait tout de même rapporter du poisson à sa mère.
Il devait tant à sa mère et à sa détermination. Elle avait été esclave jusqu’à la naissance de son fils. Ce petit bébé lui avait causé du souci : sa peau était beaucoup trop claire, et le bruit courut qu’il était le bâtard du maître de la plantation. Sa mère lui avoua plus tard que les rumeurs étaient vraies et que cet homme l’avait violée à plusieurs reprises. Ce qui expliquait également que son père s’était empressé de payer la somme nécessaire pour affranchir la mère et l’enfant, puis les chasser au plus loin du regard de sa femme.
Désemparée et sans moyens, sa mère avait trouvé un refuge dans une petite communauté au plus profond des montagnes de l’île. Ses membres comptaient des esclaves qui avaient fui leur plantation, mais également des hommes qui vivaient délibérément loin des villages, préférant les montagnes, avec ses forêts, gorges et rivières. Ces hommes étaient les descendants des premiers habitants de l’île : les Taïnos. Ou plutôt ce qui restait des Taïnos. Leur peuple avait été massacré par les colons qui avaient suivi les traces de Christophe Colomb. Ils étaient les derniers rescapés de leur peuple, même si plus aucun d’eux ne pouvait se revendiquer complètement taïno : au fil des décennies, ils s’étaient mélangés avec la population des esclaves, à mesure que ces autres victimes des colons trouvaient refuge dans les montagnes et se réunissaient avec eux.
Dans la petite communauté où Nizao avait grandi avec sa mère, les membres avaient une grande connaissance de la forêt : ils découvrirent qu’en sachant quelle plante récolter, dans quel trou d’eau pêcher et quel piège poser, la vie dans la forêt était possible. En grandissant, Nizao trouva une affinité avec la pêche et il passait une grande partie de son temps à courir les rivières, même si aujourd’hui il avait été obligé de s’éloigner du cœur protecteur de la forêt pour chercher du poisson de mer. Il était toujours méfiant quand il descendait des montagnes et tentait de croiser le moins de personnes sur son chemin.
Il arriva à la fin de la journée et installa son hamac entre deux palmiers. Il pourrait s’y reposer quelques heures avant de pêcher à l’aurore. Le son du va-et-vient des vagues ainsi que le bercement du hamac eurent raison de son inquiétude, et il s’endormit. Au milieu de la nuit, il ouvrit brusquement les yeux, croyant entendre un bruit étrange. Il tendit l’oreille, mais rien de particulier. Il fut sur le point de se rendormir quand il entendit de nouveau un bruit : une personne toussait. Il comprit qu’il n’était pas seul sur la plage et son niveau d’attention redoubla. Il se leva sans bruit du hamac, puis tira tout doucement une machette de son sac. Il attendit immobile d’entendre de nouveau l’intrus. Un raclement de gorge vint de la plage ; il put s’y avancer pas à pas sur le sable, tenant haut sa machette, son bras prêt à s’abattre.
Néanmoins, il ne tomba pas sur une personne qui lui voulait du mal, mais sur le corps d’une femme, à terre. Elle était trempée et tremblante. Elle s’était traînée sur quelques mètres pour sortir de l’eau mais semblait ne plus avoir de force pour se relever. Nizao resta prudent et s’agenouilla près d’elle. Il passa délicatement sa main dans ses cheveux, pour les relever et voir son visage. Il caressa une de ses joues, glacée. Nizao comprit que la femme était en train de vivre ses derniers moments et qu’il ne risquait rien ; il pouvait la laisser là et retourner dormir. Il n’avait pas grand-chose à faire de la mort d’une blanche.
Avant de se relever et rejoindre son hamac, il remarqua qu’elle tenait dans son poing serré un pendentif. La curiosité le piqua et il ouvrit sa main pour récupérer le bijou. À la lumière des étoiles, il fut frappé de découvrir une représentation d’Atabex, la déesse mère des Taïnos, protectrice de son clan. Son incompréhension était totale, mais ce signe des dieux l’obligeait à agir : cette femme devait vivre et lui livrer son secret. Difficilement, il la hissa sur ses épaules et la porta jusqu’à son hamac, où ils se blottirent ensemble dans l’espoir de la réchauffer.