Une amitié
Un événement tracassait Saveria depuis qu’elle avait embarqué à bord d’un ferry à destination de la République dominicaine, l’île voisine de Porto Rico. Lorsque le navire avait largué les amarres, elle avait commis l’imprudence de se rendre sur le pont pour assister au départ. À ce moment-là, elle avait vu un homme, debout sur le quai, la dévisager. Il portait un chapeau de paille qui cachait le haut de son visage mais Saveria ne manquait jamais de reconnaître une personne : c’était l’un des intendants de l’hacienda Acquaviva, lancé à sa recherche.
Elle avait pourtant réussi à éviter les sbires de Lisandru avec brio durant les derniers jours. Une fois sa décision de partir prise, elle s’était rendue sans trop réfléchir chez Domingo. Lorsqu’il la vit arriver, l’allure défaite, il comprit aussitôt que quelque chose avait mal tourné. Il la prit dans les bras et lui murmura des paroles de réconfort. Elle se mit à sangloter, reposant sa tête contre son épaule, dissimulant ses larmes aux villageois qui s’étaient rassemblés autour d’eux.
Une petite fille osa s’approcher de Saveria et lui tira un des pans de sa robe.
— Si tu pleures parce que l’on t’a volé tes bijoux, je peux te prêter les miens, dit la gamine en commençant à enlever de ses poignets des bracelets tressés en ficelle.
Saveria sourit. Elle se rappela que, lors de ses dernières visites, chaque nouveau bijou avait été vivement commenté par les femmes du village, plus par curiosité que par convoitise. Il n’était pas étonnant qu’on ait remarqué qu’elle les avait laissés à la villa, ne gardant que le pendentif que Domingo lui avait offert. Elle essuya ses larmes et prit la petite dans ses bras en lui souriant.
— Plus jamais je n'accepterai de bijoux. Ils sont lourds et ils me retiennent. Je préfère avoir des bracelets et des boucles d’oreilles d’air : ils sont légers et me portent où bon me semble.
— Jusqu’au paradis ? lui demanda l’enfant.
— Oui, et même plus loin, lui répondit-elle en la reposant par terre.
La fillette riait, elle savait qu’on se moquait d’elle : après le paradis il n’y a plus rien. Personne ne pourrait jamais y aller, même cette femme blanche souriante aux bijoux d’air.
Dans la foulée, Saveria mit Domingo au courant de sa fugue et lui apprit que son mari allait bientôt partir à sa recherche. Ils étaient tous les deux d’accord sur le fait qu’elle ne pourrait pas rester cachée ici sans faire peser un risque de représailles sur le village. Domingo accepta de l'accompagner à travers les montagnes jusqu’à Mayagüez, faisant à rebours le chemin qu'ils avaient emprunté ensemble des années auparavant. Domingo lui assura à haute voix, pour que tout le monde l’entende :
— Nous avons une dette envers toi depuis que tu nous as aidé à guérir le village, ces enfants en bonne santé ne seraient sans doute pas là sans toi. Tu peux être assurée qu’aucun de nous ne dira t’avoir vue ici.
Les personnes autour d’eux acquiescèrent et s’éloignèrent en reprenant leurs activités. Saveria fut touchée par la gratitude que le village lui témoignait encore, tant d'années après sa première visite. Domingo prépara des vivres et ils partirent ensemble. Sur le chemin, il s’inquiéta pour sa protégée :
— Tu es certaine de ne pas vouloir retourner à Yauco ? Si tu y retournes aujourd’hui, la colère de ton mari passera, et tout pourra revenir comme avant dans quelques jours.
— Non, ma décision est prise. Je ne veux pas rentrer tant qu’il possédera des esclaves.
Domingo prit un air grave. Il avait été lui-même esclave et n’avait connu aucune personne blanche aussi attachée à leur sort. Il ne pouvait pas lui en vouloir de courir le risque de cette fugue si c’était pour changer le destin des asservis de l’hacienda Acquaviva. Mais il ne pouvait pas s’empêcher de s’inquiéter pour elle :
— Certes, mais que vas-tu faire une fois à Mayagüez ? Ils te chercheront également là-bas, le bras de ton mari est long.
— Je retourne à l’auberge Follo, Angel me protégera.
— Tu sais, tu n’as pas vu Angel depuis presque dix ans, il a changé. Je ne suis pas sûr de ce qu’il te dira.
Au souvenir de l’exubérant entremetteur de Mayagüez, Saveria se dit qu’il ne pouvait pas avoir tant changé ; son excentricité et sa bonne humeur lui manquaient. C’était lui qui lui avait donné un toit en arrivant à Porto Rico ; il l’avait respectée et ne lui avait jamais proposé de travailler pour lui. Est-ce que cela aurait été différent si elle avait manqué d’argent pour payer son loyer ? Elle n’avait pas d’autres choix, son ami le peintre Francisco était en France ; Angel était la seule personne à qui elle pouvait faire confiance à Mayagüez. Il y avait également un avantage évident : Saveria n’avait jamais parlé de l’auberge Follo à Lisandru pour ne pas écorner sa réputation ; cette maison close était le dernier endroit où ses hommes viendraient la chercher.
Domingo et Saveria marchèrent une bonne partie de la journée ; aux abords de la ville, ils s’embrassèrent. Domingo devait repartir rapidement s’il voulait être de retour avant la tombée de la nuit. Saveria fit attention et prit des détours pour arriver jusqu’à l’auberge. Elle toqua avec appréhension à la porte. Elle avait la même boule au ventre que lorsqu’elle avait frappé à cette même porte à son arrivée à Porto Rico.
Angel lui ouvrit précipitamment, il semblait inquiet. Il inspecta les environs pour voir si personne ne la suivait avant de la tirer à l’intérieur. Aussitôt, il se mit à sermonner Saveria :
— Ma petite entêtée, qu'as-tu encore fait ? Les hommes de Yauco te cherchent partout ! Ils commencent à frapper à toutes les portes de la ville pour se renseigner.
— Mais détrompe-moi : ils n'ont pas osé venir ici, non ?
— C'est certain que c'est le dernier endroit où ils viendraient te chercher ! Toi, la femme de Alejandro Acquaviva, à l'auberge Follo ! Mais quelle histoire ! Qu’est-ce qui t’a pris de te marier avec un homme pareil ?
Saveria aurait bien aimé raconter sa rencontre avec Lisandru, mais sa voix s’écorcha et des larmes lui montèrent aux yeux. Angel fut attendri et la guida jusqu’à son ancienne chambre, qui était libre. Rien n’avait changé dans l’auberge, sauf Angel lui-même. Saveria remarqua qu'il portait désormais une robe et avait fardé ses paupières. Elle comprit ce que voulait dire Domingo quand il lui avait annoncé qu’Angel avait changé. Elle ne voyait pas cela comme un changement radical ; c’était plutôt logique quand on connaissait le personnage. L’essentiel était qu’il accepte d’héberger Saveria. Encore une fois, il lui rendait service dans les moments les plus désespérés. Elle se remit à sangloter: décidément, elle avait perdu son sang froid.
Angel, ou Angela comme il demandait qu’on l’appelle désormais, avait plutôt l’habitude de consoler ses filles lorsque, par malheur, elles s’attachaient trop à un client. Il dit à Saveria, en caressant sa joue :
— Plus jamais, plus jamais tu ne dois croire les belles promesses d'un homme.
Jamais Saveria ne s'était sentie aussi vulnérable face à une personne qu'elle aimait ; elle s'arrêta de sangloter, mais les mots sortirent cassés de sa gorge.
— Oui, madame
— Ta plus grande erreur a été de croire qu'un homme pouvait à la fois t'aimer et te soutenir. Mais un homme comme Alejandro ne cherchait qu'à te posséder et te plier. Je suis heureuse que tu aies été plus forte que lui.
Saveria se jeta dans ses bras et Angela prit une voix douce, pleine de rires et de délices ; elle lui tapota la tête.
— Oh là là ma pauvre fille, je vois qu'il s’en est fallu de peu avant que tu finisses enfermée dans ta villa ! Elles restèrent enlacées un instant, puis Angela la fit asseoir sur le lit.
— Qu'as-tu prévu de faire à présent ? L'auberge Follo est encore un lieu sûr pour toi, mais une fois qu'ils mettront une récompense sur ta tête, je ne réponds plus de rien, en particulier des nouvelles filles qui ne te connaissent pas ; qu'est-ce qu'elles peuvent être bavardes celles-là !
Saveria lui expliqua ses plans ; il fut convenu que, pour les suivre, elle devrait commencer par prendre un ferry jusqu’à la République dominicaine. Angela accepta de l’accueillir jusqu’à ce qu’elle puisse effectuer la traversée.
C’est ainsi que Saveria se retrouva à bord du ferry, quelques jours plus tard. Tout avait marché à merveille jusqu’au dernier moment, où l’intendant de l’hacienda l’avait reconnue sur le port. Mais que pouvait-il faire désormais ? Le navire traçait sa route, s’éloignant de plus en plus de Porto Rico. La fugitive se détendit un peu ; elle alla même discuter avec le capitaine, un Cubain qui connaissait toutes les îles des Caraïbes. Au dîner, il l’invita à rejoindre sa table. Elle se faisait passer pour Pauline de Castrie, une Française éprise de voyage qui rejoignait son mari aux États-Unis. La discussion fut agréable et Saveria reçut de nombreuses recommandations sur les hôtels de Cuba. À la fin du repas, le capitaine posa sa main sur sa cuisse. Elle n’avait pas l’habitude de tels gestes déplacés depuis qu’elle était la femme de Lisandru, mais aujourd’hui elle était seule. Elle fit mine de sourire et trouva un prétexte pour sortir de table. Dans sa cabine elle prit soin de fermer la porte à clef.
Le lendemain matin, elle vit un petit bateau de pêcheurs les suivre dans leur sillage. Il profitait d’un vent favorable et allait plus vite que le lourd ferry sans voile. L’inquiétude la saisit quand elle comprit qu’il n’allait pas changer de cap et se dirigeait droit vers eux. Elle se mordit la lèvre lorsque les marins du ferry commencèrent eux aussi à s’inquiéter : les pirates étaient nombreux dans les environs. Le bateau à voile n’aborda pas le ferry et se contenta de jeter un paquet aux marins, qui l’apportèrent directement au capitaine. Il l’ouvrit, et lut la lettre qu’il contenait. Son expression changea et il décocha un regard noir à Saveria avant de détourner la tête, déçu par tous les mensonges de cette femme qu’il avait pourtant trouvé séduisante.
Il était clair pour Saveria que son plan avait échoué. Les pêcheurs continuèrent leur route vers la République dominicaine où l’attendrait un comité d’accueil. Sa tentative de fuite avait échoué et le retour allait être atroce.
Elle s’enferma à double tour dans la cabine, sachant qu’on la laisserait tranquille jusqu’à l’arrivée, où l’on viendrait la chercher manu militari. Saveria savait qu’elle devait agir avant d’accoster ; elle se regarda dans l’unique petit miroir de sa cabine. Son visage avait changé : elle pouvait à présent y voir des signes annonciateurs des années à venir. Des traits qu’elle ne connaissait pas étaient apparus sur son visage, y compris des cernes qui reflétaient ses préoccupations. Mais de tout cela, Saveria n’en avait pas grand-chose à faire ; ce qu’elle voulait voir, et qu’elle vit avec plaisir, c’était l’éclat de lumière dans ses yeux, sa volonté qui était restée intacte. Elle se sourit devant la glace en pensant à ce qu’elle était prête à faire pour s’échapper du navire.