Un télégramme
Les rayons du soleil transperçaient les persiennes, jouaient avec la poussière légère de la chambre et éveillaient Lisandru d’un sommeil profond. Le maître de la maison ouvrit les yeux et s'étonna que la matinée fût déjà si avancée. D'habitude, c’était sa femme qui le tirait du lit par de légères caresses. Il s'étonna de ne pas la trouver à côté de lui et se demanda où elle se trouvait. Soudain, le souvenir de la dispute de la veille lui revint à l’esprit et il comprit qu’elle n’était pas venue se coucher avec lui. Cela l’agaça fortement ; il fallait qu’elle arrête avec ses histoires d’esclaves : en comptant les enfants, il n’en possédait que seize, qui travaillaient en bordure de l’hacienda pour défricher les parcelles. Il était loin des centaines d’esclaves que possédaient les colons pour la canne à sucre dans les plaines ; son hacienda n’était pas un bagne ! Il savait que, tôt ou tard, l’abolition arriverait jusqu’à Porto Rico ; il avait déjà prévu ce qu’il allait faire : leur construire des cases plus grandes, créer un petit village sur ses terres dont il serait l’unique propriétaire. Ainsi, une bonne partie de la paie qui leur serait due irait dans leur loyer. Le reste de l’argent, ils pourraient en disposer comme ils le souhaiteraient, mais il faudrait se méfier de leur consommation d’alcool, qui peut les rendre mauvais. Pourquoi ne pas construire une église rudimentaire au centre du village pour y veiller ?
Oui, au final, il était prêt à l’abolition de l’esclavage ; si cela pouvait également calmer sa femme, il les libérerait même avant la proclamation officielle. En attendant, il ne fallait plus qu’elle leur rende visite : cela agitait trop son esprit. Dorénavant, elle devra le prévenir avant chaque sortie de la villa ; il y veillerait. Tant pis si cela change ses habitudes, il avait été beaucoup trop doux et généreux avec elle jusqu’à présent. Il avait accepté les coups d’éclat qu’elle lui faisait de temps en temps, comme un grain de folie qu’elle avait ramené de Corse. Mais cette fois-ci, elle devra comprendre qu’il faut que ses sauts d'humeur cessent.
Il se leva du lit et commença à s’habiller, sans Saveria pour l’aider à choisir ses habits, sans un tendre baiser sur ses lèvres pour commencer la journée.
Deux jours plus tard.
Lisandru n’avait toujours pas eu de nouvelles de sa femme ; Saveria avait fugué et il le prenait comme une insulte. Il s'enferma dans sa chambre pour essayer de se reposer un peu. Il n'avait pas dormi depuis sa disparition. Il lui en voulait mais il craignait aussi le pire : une mauvaise rencontre sur un chemin, une chute sur un sentier. Ou alors elle avait été enlevée et une rançon allait lui être demandée. Cependant, le pire était de ne rien savoir, de rester dans l’incertitude et de ne rien pouvoir faire à part envoyer ses hommes à sa recherche.
Depuis qu’il avait réussi à supplanter les autres haciendas de Yauco et qu'il était devenu le plus gros propriétaire terrien non sociétaire des environs, il se sentait hors d’atteinte. Et pourtant, il était là, enfermé dans sa chambre, comme un gamin de cinq ans, en train de pleurer. Des larmes qu'il ne pensait plus voir couler étaient là, sur ses joues. Il n'avait même plus la force de les essuyer.
Sa chambre lui paraissait sordide ; la poussière qui imprégnait la pièce d'une atmosphère magique au lever, devenait des cendres qui s’amoncelaient pour former son tombeau. De vastes minutes de sanglots silencieux passèrent. C'est le sommeil qui finalement eut pitié du patrone de l’hacienda Acquaviva et l'emporta loin de ses pensées mortifères. Celui-ci, dans un songe ou dans une ultime démonstration de sa volonté, serra le poing comme s’il reprenait le contrôle sur le fil de sa destinée.
— Je remuerai bien chacun des cailloux de cette île, mais je la retrouverai.
Se promit-il avant de tomber de fatigue.
Une semaine plus tard.
La nouvelle s’abattit sur Lisandru telle la foudre sur l’unique arbre sec du désert de ses espérances. Saveria avait quitté Porto Rico : un de ses hommes qu’il avait dépêché à Mayagüez l’avait vue prendre un navire pour rejoindre la République dominicaine, d’où partaient les traversées pour l’Europe et les États-Unis. Avait-elle prévu de rentrer en Corse, de trouver refuge chez ses parents ? Son incompréhension était totale : elle n’avait même pas daigné lui écrire une lettre. Mais il savait maintenant une chose : elle faisait cela contre lui, pour le rendre fou, et elle y arrivait à la perfection. Mais personne, ni même sa femme, ne pouvait espérer se révolter contre lui sans connaître sa colère.
Son sang bouillait dans ses veines ; elle lui appartenait, elle n’avait pas le droit de le quitter. Il se dépêcha d’aller à la poste de Yauco pour écrire un télégramme au gouverneur de Mayagüez qu’il connaissait personnellement. Le message était court et sanglant, mais c’est finalement la violence de ces quelques mots qui soulagea Lisandru et lui permit de trouver le sommeil ce soir-là :
« Saveria Acquaviva – fugitive – récompense à la clef – à ramener vivante »