La dispute
Saveria arriva à la villa Acquaviva après la nuit tombée, son mari l'attendait, inquiet. Lorsqu'il avait su qu'elle se rendait au village de Domingo, il avait envoyé un de ses hommes pour l'accompagner. Celui-ci était revenu penaud, n'ayant pas trouvé la maîtresse de la maison au village des anciens esclaves. Lisandru ne comprenait pas cette disparition subite, il redoutait que sa femme lui cache quelque chose. En colère, il attendait des explications de sa part. Quand elle entra dans le salon, ils se toisèrent, immobiles, chacun muré dans ses propres reproches. Une lampe tempête éclairait faiblement leurs visages, révélant à la fois leur part d'ombre et de lumière. Lisandru rompit ce silence pesant et lança la première réprimande, entamant cette dispute inévitable.
— Où étais-tu ? Et ne me réponds pas que tu es allée voir Domingo. Je sais que tu n'es pas allée au village. Ne me mens pas comme tu as menti aux employés.
— C'est osé de me parler de mensonge, c'est un art dont tu es passé maître, non ? répondit sa femme.
— Qu'est-ce que tu insinues ?
— Toutes ces années, quand tu me promettais que tu n'avais jamais eu d'esclaves, qu'ils travaillaient seulement pour les planteurs, que je te parlais d'abolition… Tu te moquais de moi, non ?
Lisandru blêmit, il comprit aussitôt où s'était rendue Saveria.
— C'est négligeable, ils faisaient partie de l'hacienda quand je l'ai rachetée. Je n'allais pas m'en débarrasser tout de même !
Une flamme ardente s'alluma dans le regard de la jeune Corse.
— Alors pour toi ce sont les meubles de la propriété ? Tu les marques au fer rouge pour être sûr qu'ils t'appartiennent ? Tu as pris du plaisir quand tu as brûlé leur peau ?
Saveria l'accusait d'un ton froid et dédaigneux, alors que le maître de la maison détestait qu'on se moque de lui ou qu'on lui manque de respect. Il saisit brusquement le poignet de sa femme et la regarda droit dans les yeux :
— Tu sais très bien que ce n'est pas moi qui les ai fait marquer, je les ai juste laissé travailler comme ils en avaient l'habitude avec l'ancien propriétaire. Je suis désolé pour toi mais je ne crois pas à l'abolition : certains hommes sont faits pour diriger, d'autres pour suivre. C'est comme cela, tu n'y changeras rien. Tu leur donnerais de l'argent, ils iraient le dilapider aussitôt. Alors qu'au moins là, ils sont utiles.
Il serrait de plus en plus fort le poignet de Saveria, des larmes se mirent à couler sur ses joues mais elle ne cillait pas. Lisandru l'interpella :
— Regarde tes bijoux, tes vêtements, cette maison. Tu penses que tu aurais eu tout cela sans moi ? C'est l'hacienda, le café et ces esclaves qui te permettent d'avoir cette vie.
L'argument la transperça comme une flèche. Elle tenta de dégager sa main de l'étreinte de son mari, qui lui tordait le bras. Elle n'en pouvait plus et lui cria :
— Lâche-moi, tu es infâme !
Il desserra sa prise. Saveria le toisa du regard, son poignet lui faisait mal, elle fit demi-tour et quitta le salon, le laissant seul. Tous les deux, ils surent qu'ils étaient allés trop loin, qu'un lien s'était déchiré entre eux.
Saveria n'arrivait pas à se calmer, elle s'enferma dans l'office, une des rares pièces de la villa dont elle pouvait fermer la porte à clef, en attendant que son mari aille se coucher. Se sachant seule, elle put enfin pleurer sans se retenir. Sa désillusion par rapport à son mari était trop forte, c'était aussi la première fois qu'il lui faisait mal. Soudain, elle entendit gratter à la porte et sursauta : c'était sa chienne Diamante qui avait entendu ses pleurs. Elle la fit entrer et l'animal se blottit contre elle. Après un long moment collées l'une à l'autre, Saveria se sentit plus apaisée ; elle sortit de l'office après avoir entendu son mari aller se coucher. Elle ne le rejoignit pas dans leur chambre et finit par retourner dans le salon. Elle y fit les cent pas avant de s'endormir dans son fauteuil, Diamante à ses pieds. Son sommeil fut léger et empli de rêves néfastes et éphémères. Elle fut réveillée par les premières lueurs du jour et le chant du coq. Aussitôt levée, elle ressassait déjà la dispute de la veille. Elle ne supportait plus les murs de la villa, théâtre de l'altercation, et s'habilla pour sortir.
L'aurore berçait le jardin de sa lumière pâle, les gouttes de rosée laissaient dans l'herbe mille petits scintillements de lumière. Diamante vint se coller à la jambe de sa maîtresse puis partit fouiner parmi les petits insectes dans le jardin, toute heureuse de pouvoir humer les odeurs de fleurs avec sa truffe humide.
En pensant de nouveau à la dispute, un soubresaut de dégoût la prit, elle eut un haut-le-cœur et se concentra sur Diamante pour ne pas vomir.
Elle en voulait à Lisandru et en voulait d'autant plus à elle-même d'avoir cru qu'il soutenait l'émancipation des esclaves comme elle, alors qu'il n'avait fait qu'acquiescer poliment et devait mépriser son opinion en secret. Une envie subite lui prit d'enlever ses bijoux et de s'en aller, elle les retira un à un, les laissant en plan sous la varangue ; elle ne garda que le pendentif que lui avait offert Domingo pour la remercier. Elle voulait fuir la villa Acquaviva qu'elle avait pourtant vue sortir de terre. Il semblait que l'air y était pour elle devenu irrespirable, comme si la machine à décortiquer le café qu'elle détestait avait relâché ses relents de charbon dans la maison.
Décidée à partir, elle fit quelques pas vers le portail d'entrée du jardin, mais s'arrêta quand elle sentit l'herbe humide sous ses sandales. Quelque chose la retenait dans la villa et la clouait sur place. Elle repensait au jour où elle avait quitté son village et ses parents, et se demanda ce qui l'empêchait de nouveau de le faire.
— Je me suis sûrement assagie, se dit-elle.
Cependant il lui était également impossible de franchir de nouveau l'enceinte de sa maison. Une force invisible la retenait ; revenir et faire comme si rien n'avait changé allait la rendre folle. Elle était prise dans un entre-deux, ne pouvant ni retourner à l'intérieur, ni partir à l'extérieur.
Elle s'assit par terre et passa les mains dans l'herbe pour y sentir la rosée. Qu'importent les humeurs des hommes, la rosée du matin leur serait toujours offerte, comme un don constamment renouvelé. Elle ne s'était pas retrouvée ainsi seule depuis longtemps ; enveloppée dans la magie d'un jour nouveau, elle retrouvait une partie d'elle-même.
Il était encore tôt et elle avait au moins une heure avant que la domestique ne réveille son mari. Elle comptait profiter de chaque minute de répit que cette vie lui accorderait désormais. Elle appela Diamante et s'amusa avec le chien dans le jardin, passant sa main dans les longs poils qui lui couvraient les yeux. Elle se força à ne plus penser à son mari.