La villa
Huit ans plus tard, en 1870.
Le temps avait emporté Saveria dans son cours, et elle frôlait désormais la trentaine. Les premières années de son mariage avaient tissé autour d’elle un cocon confortable. Les affaires d’Alejandro étaient en pleine prospérité depuis qu’il avait réussi à transformer une machine à tisser le coton en une machine à décortiquer les cerises de café.
Les tremblements des rouages enlevaient la pulpe de la graine ; il n’y avait plus besoin de l’intervention des femmes des paysans pour les passer au tapis. Saveria avait assisté à l’élaboration de ces machines et en ressentait les vibrations dans tout son corps lorsqu’elle passait à proximité. À cela s’ajoutait l’odeur du charbon brûlé nécessaire à leur fonctionnement, qui la faisait suffoquer ; elle aimait de moins en moins se rendre dans l’hacienda de son mari.
Alejandro avait envoyé ses hommes de confiance en Espagne et en France pour trouver des acheteurs à l’étranger ; leurs exportations étaient dorénavant garanties et le café de Porto Rico devenait de plus en plus célèbre en Europe. Le patrone fut particulièrement fier lorsqu’il reçut une commande du Vatican : le pape Pie IX lui-même en réclamait.
Avec la croissance des affaires, la fortune d’Alejandro Acquaviva n’avait plus d’égale à Yauco, et il l’employa en partie à la construction d’une grande villa dont Saveria était désormais la maîtresse. Quatre domestiques veillaient quotidiennement sur elle. Elle avait essayé de devenir leur amie et confidente, mais elle s’était rapidement rendu compte qu’elle avait perdu la possibilité de créer des liens spontanés avec quiconque.
Elle était devenue la maîtresse de la maison, et par ce titre un mur invisible s’était dressé entre elle et les domestiques, qui ne pouvaient pas se permettre de risquer leur poste en la côtoyant de trop près. Heureusement, elle n’avait pas oublié son ami Domingo et lui rendait de temps à autre visite. Avec l’aide d’Alejandro, ils avaient amélioré les conditions de vie du village des anciens esclaves, notamment en finançant l’ouverture d’une pulperia, une boutique de commodités. Domingo la remerciait chaleureusement à chaque visite ; les enfants du village venaient toujours lui sauter dans les bras, mais un jour elle se rendit compte que leurs parents les poussaient à le faire.
Partout où elle allait, l’aura de son mari et de leur richesse la suivait, imposant respect et précaution. De surcroît, son ami Francisco était reparti étudier auprès des peintres impressionnistes à Paris, et son absence lui pesait. Lorsqu’elle se rendait à Mayagüez, elle était tentée de passer par l’auberge Follo et de saluer Angel, mais elle savait que c’était impossible : elle ne pouvait pas être vue en train de pousser la porte d’une maison close.
Son arrivée à Porto Rico avait été un saut dans l’inconnu, et aujourd’hui cette période où tout était possible et rien n’était défini lui manquait. Finalement, elle avait bel et bien exécuté à la perfection le plan que ses parents avaient eu pour elle en épousant un corse qui avait réussi aux Amériques. Le couple leur envoyait de l’argent en Corse chaque année par l’intermédiaire de la compagnie des Messageries maritimes.
Ces envois d’argent étaient autant d’excuses pour ne pas faire le voyage afin d’aller voir ses parents : les affaires florissantes du café Acquaviva étaient trop pressantes pour qu’il s’absente quelques mois, et il refusait que Saveria voyage sans lui. Son père lui écrivait des lettres qui se transformaient de plus en plus en échanges de banalités et en remerciements pour les sommes envoyées. Faire le voyage pour venir la voir à Porto Rico était impensable pour eux et ils se contentaient d’être satisfaits du sort de leur fille aux Amériques, sans se soucier de ce qu’elle ressentait vraiment. Car lorsque son Lisandru était trop occupé par ses affaires, il lui arrivait de se sentir seule.
Néanmoins, deux choses tiraient Saveria hors du cocon de la villa Acquaviva. La première était Diamante, une chienne joueuse au poil touffu qui lui cachait les yeux. Lisandru la lui avait offerte peu après leur mariage et elle se promenait longuement avec elle autour de Yauco. La seconde était l’exercice de la médecine : il arrivait que de pauvres paysans viennent discrètement lui demander des soins ; ses prouesses passées n’avaient pas été oubliées et elle ne demandait pas d’argent.
Lorsqu’un jeune enfant de cinq ans à la peau noire se présenta à la villa et demanda à la voir, les domestiques le laissèrent entrer, devinant qu’il avait besoin de l’aide de Saveria.
Arrivé dans le grand salon où la maîtresse de la villa lisait un livre, Diamante à ses pieds, le garçon penaud balbutia quelques mots :
— Señora, ma mère… elle ne va pas bien.
Saveria détourna le regard de son livre. Ses pensées étaient encore dans sa lecture mais ce garçon semblait démuni, elle lui demanda :
— Le docteur Fernando ne peut-il pas aider ta mère ? Tu sais que je peux le faire à sa place, mais je ne suis pas un vrai médecin.
— C’est que… enfin… il ne se déplacera pas jusque chez nous ; il y a trois heures de marche.
— Très bien alors, allons-y ! répondit Saveria en claquant son livre et en se levant, trop heureuse d’avoir une occasion de sortir de la villa.
Ce n’étaient pas trois heures de marche qui allaient l’arrêter comme le docteur. Il était temps de se remettre en route ! Le chien, sentant l’excitation de sa maîtresse, aboya joyeusement.
— Ce sera sans toi, ma belle Diamante ; garde bien la maison en mon absence.
Elle dit aux domestiques que Domingo était souffrant et qu’elle devait monter au village à son chevet. Elle voulait cacher le motif réel de son déplacement à son mari, qui n’aurait pas voulu qu’elle aille seule aider de pauvres inconnus.