Une urgence
Saveria ne s’était jamais aventuré sur ce pan de montagne derrière les plantations de caféier de son mari. Elle savait que la famille du garçon travaillait pour Lisandru car il l’appelait Señora Alejandro. Ce petit bout d’homme n’avait pas de mal à marcher sur cet étroit chemin escarpé, tandis qu’elle devait faire attention à chacun de ses pas.
Ils arrivèrent à un petit village de quelques cases. Ce qui surprit Saveria, car les villages des travailleurs étaient d’ordinaire plus grands et mieux reliés à Yauco. Mais elle n’avait pas le temps de poser des questions, le jeune garçon s’était précipité dans la case de sa mère qui l’accueillit avec des cris qui reflétaient à la fois le soulagement de revoir son fils et sa peine.
La jeune femme noire n’avait pas encore vingt ans, était recroquevillée en boule en se tenant le ventre. Saveria approcha et la fille lui saisit soudainement le bras en criant :
— ce n’est pas possible, je ne suis pas grosse, aidez-moi !
Elle était en larmes. Saveria ne dit rien, puis se pencha vers elle pour la prendre dans ses bras. Alors la femme se détendit et Saveria put voir ce qu'elle dissimulait en se recroquevillant sur elle-même. En effet, la jeune femme n’avait pas un ventre de femme enceinte ; pourtant la terre était mouillée sous elle. Elle avait manifestement perdu des eaux et pouvait accoucher à tout moment.
Saveria fut remuée de tout son être, le désarroi de sa patiente faisait écho avec le sien. Avec Lisandru ils n’avaient toujours pas d’enfant. Ce déshonneur était compensé par le succès des affaires du patrone Alejandro mais elle savait que cette situation ne pouvait pas durer. L’appétit gourmand qu’avait Lisandru pour elle ne suffisait pas à en obtenir un. Ils avaient convenu que si le sort ne leur en donnait pas, qu’ils en adopteraient un, en secret, pendant qu’elle feindrait d’être enceinte.
Cette solution lui semblait rocambolesque mais faisable : le nombre d’enfants abandonnés ne manquait pas, Lisandru pourrait aussi bien se trouver une maîtresse…
Mais ce n’était pas le moment de divaguer. Elle demanda au garçon affolé une bassine d’eau et du linge. Elle mit la patiente sur le dos et la déshabilla. Celle-ci était à peine consciente. Saveria se mit en face d’elle et écarta ses jambes. Sous les poils du pubis, elle vit dépasser une touffe de cheveux. La jeune femme avait failli accoucher seule en attendant de l’aide, tout allait se jouer maintenant. Elle se releva prit les deux mains de la femme et commanda d’une voix forte :
— Empuja ! Pousse !
Son ordre fit mouche, la femme se ressaisit et elles échangèrent un regard, la femme cria, mais son expression avait changé, ce n’était plus un cri de douleur mais de rage, celui d’une femme qui voulait vivre.
Saveria vit la tête du bébé et son visage crispé. Délicatement, elle mit les mains sur son cou mais n’osa pas tirer. Elle commanda de nouveau à la femme de respirer, puis de nouveau :
— Empuja !
L’enfant sortit en glissant de sa mère dans les mains de Saveria. C’était le plus petit être humain qu’elle eût jamais vu de sa vie. Mis à part sa taille, il avait toutes les caractéristiques d’un bébé. Son visage crispé s’anima d’un coup, le bébé emplit ses poumons de sa première bouffée d'air, et cria. Saveria fut aussitôt soulagé et donna l’enfant à sa mère qui haletait.
La case était suspendue dans un moment de grâce, ponctué par les cris du nouveau né. Le grand frère entra avec l’eau et un linge. Saveria commença la toilette de la femme et du bébé et pris du recul. Elle venait d’assister à un moment extraordinaire. La femme n’était pas vraiment grosse et venait pourtant d’accoucher d’un enfant en vie. Elle devait avoir refoulé sa grossesse au plus profond d’elle même, son corps lui-même la lui avait dissimulée. Il n’y avait pas de mari en vue, peut-être que celui-ci existait mais ne l’aimait pas et la frappait.
En nettoyant la femme Saveria put regarder son dos, elle vit en effet des traces de sévices. Et en remontant le long de la colonne vertébrale, son regard s’arrêta net sur une marque au fer rouge dans le cou. Saveria s’arrêta, prise de stupeur, et comprit en un instant pourquoi ce village était petit et isolé, pourquoi le docteur ne s’était pas déplacé, pourquoi cette femme n’avait pas souhaité avoir d’enfant de tout son être : elle était une esclave.
Ces dernières années la question de l’esclavage enflammait les esprits à Porto Rico. Les États-Unis y avaient mis un terme à la fin de la guerre de Sécession. Les Espagnols parlaient de plus en plus de l’abolir, mais personne n’y croyait encore vraiment, au regard du nombre important d’esclaves dans les champs de canne à sucre et du poids des planteurs dans l’économie portoricaine. Ces discussions pouvaient donner lieu à des débats passionnés à Yauco, débats que Lisandru évitait autant que possible. Alors que pour Saveria, il était évident que la seule solution humaine était l’abolition pure et simple, instantanée et sans dédommagement des maîtres. On avait toujours acquiescé poliment, sans oser contredire la Señora Acquaviva.
Saveria revint à elle et demanda à la femme le nom de son maître. La réponse l’assomma : Señor Alejandro. Elle sentit des vibrations dans tout son corps, comme si on l’avait plongée tout entière dans la machine à décortiquer le café. Qu’elle avait été idiote de ne pas voir que Lisandru avait tout fait pour lui cacher la vérité, que tout le monde le savait autour d’elle, mais que personne ne l’avait tenue au courant car on connaissait son avis sur le sujet. Elle avait dû passer pour la cruche de service !
Son mari, et donc Saveria elle-même, possédaient des esclaves.
Elle devait rentrer au plus vite et confronter Lisandru, elle promit à la jeune esclave qu’elle prendrait de ses nouvelles et qu’elle pourrait de nouveau venir la chercher si besoin. Elle entama, en grande colère, le chemin de retour vers Yauco.